Femmes : Comment reprendre sa vie en main après un viol ? Des femmes acceptent dans parler

Ce n’est pas marqué sur le front des victimes. Elles n’ont pas une étiquette “violées”, collée à vie. Pour autant, les victimes de Jean-Philippe G., condamné mardi 26 juin pour viols et agressions sexuelles sur dix adolescentes, quand il était intervenant musical de l’établissement Saint-Benoît à Moulins, décrivent des “choses” qui leur arrivent, des années après, passé la “sidération” qui les a “clouées sur place” au moment des faits.

Des choses qui s’échappent de “la petite boîte” dans laquelle elles avaient “soigneusement enfermé” les événements traumatiques, parce qu’ “il faut avancer”.

Secret, refoulement, et déni

Plusieurs des victimes, “rattrapées par l’affaire” après la plainte de l’une de leurs amies, qui a ainsi “éclaté une bulle de silence”, n’avaient d’abord “pas eu envie d’évoquer les faits”, ce qu’une experte psychologue explique bien, à propos d’une de ses patientes :

“Il y a eu le secret, puis le refoulement, et enfin le déni. Elle s’est installée dans le déni, ce qui l’a conduite à mentir à ses parents. Elle n’avait parlé de ça à quiconque, tout au plus l’a-t-elle dit à son futur mari, et du bout des lèvres. La honte et la culpabilité ont fait qu’elle s’est terrée, qu’elle s’est tue. Elle a certes des capacités de résilience, de surmonter tout ça. Le mariage, une activité professionnelle, un bébé. Sauf qu’il y a également le spectre de la dépression, l’anxiété, les cauchemars”.

Une “décompensation” peut survenir, même après avoir tout dit, même après le procès, car les faits restent : “C’est un moment où le psychisme se casse. Un événement va le faire basculer. La dépression peut être une forme de décompensation”.

“Quand vous vous mettez à pleurer, quand on commence à vous déshabiller ou à vous toucher…”

Ce n’est pas parce que tout va bien extérieurement que l’intérieur est OK  : “J’ai réussi à faire ma vie, mais il y a toujours une partie de moi qui est réservée. Aujourd’hui, je pense qu’il y a eu des blocages avec mon mari liés à cette histoire.”

Affaire Saint-Benoît à Moulins : les victimes brisent le sceau du secret

Une autre : “J’ai essayé de construire ma vie comme je pouvais. Je pensais être la seule à avoir vécu ça. Je me suis rendue compte que je pouvais plaire à des garçons. Mais la petite boîte dans laquelle j’avais enfermé tout ça s’ouvrait très souvent. Quand les choses devenaient sérieuses, rien ne se passait. Les garçons que j’ai connus à la fac doivent avoir un super souvenir de moi. Quand vous vous mettez à pleurer, quand on commence à vous déshabiller ou à vous toucher… J’ai beaucoup peiné à avoir des relations sexuelles et à faire confiance à mon conjoint actuel. Il est la seule personne intime à qui j’en ai parlé, mais je ne voulais pas qu’il entende mon témoignage en détails à ce procès, même s’il avait bouleversé son planning pour moi.”

“Je n’ai appris que la soumission”

Encore une autre, qui a même pensé que, comme elle avait “mal” lors des rapports, c’est que son corps devait être “mal formé” : “Je n’ai appris que la soumission à cause de ces viols. Je me force, je ne suis pas là. Pendant longtemps, j’ai eu envie qu’on m’aime, mais je n’ai plus eu envie de sentir quelque chose en moi”.

Encore une autre (huit se sont succédé à la barre) note qu’elle ne chante plus, elle qui ne vivait que pour ça : “Je me suis tue”.

Les experts psychologues ont décrit les symptômes post-traumatiques et les conséquences physiques et psychiques qui peuvent exister après un viol : “des cauchemars, des réminiscences ou des flash-back, par exemple lors de rapports sexuels, dans une pièce avec une ambiance qui va rappeler l’événement. Mais aussi du stress, de l’eczéma, des problème de dos, de la culpabilité…”.

Un état qu’il est difficile de dépasser, “tant que le temps judiciaire n’est pas terminé. Ce qui s’est passé revient en mémoire sans cesse” tout en notant que le procès “fait partie du processus de reconstruction”.
Et quand l’auteur reconnaît les faits ? “C’est moins pire. Mais pendant presque 10 ans, elles ont vécu avec ce sentiment de culpabilité”.

“Je me demande comment je vais laisser mon enfant à quelqu’un…”

Et quand elles-mêmes seront mères ? “Est-ce qu’elles vont imposer des inhibitions à leurs enfants, sauront-elles avoir foi en l’être humain ? Je ne suis pas sûre qu’elles inscrivent leurs enfants à des activités musicales”, se demande une psychologue. Une des victimes répond, en écho : “Cette histoire n’a pas qu’une incidence sur ma vie de femme, mais aussi sur ma vie de maman. Je me demande comment je vais laisser mon enfant à quelqu’un, faire des activité périscolaires. Je n’incrimine pas ma propre mère, qui avait confiance en cet homme. Mais elle m’a quand même laissée avec lui. Quand on est enfant, quand vos parents vous laissent quelque part, c’est que c’est bien pour vous !”

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Aujourd’hui, elles insistent, “la parole libère” : “Une fois sorties du silence, on s’est réapproprié notre vie. On sort de la passivité dans laquelle il nous avait plongées. On a la vie devant nous”.

Une autre victime nous a confié avant le verdict : “Quelle que soit la peine, j’ai parlé et j’ai retrouvé mes amies, que je n’avais pas vues depuis des années. Je me sens plus légère”.

Mathilde Duchatelle via la Montagne 

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