Disparition : Un an après, le mystère qui entoure la disparition de Tiphaine Véron reste entier

La première vraie lueur d’espoir est intervenue mi-juin. «Ça y est, des policiers français ont enfin pu se rendre au Japon et récupérer le dossier de l’enquête!», se réjouit Damien Véron.

Onze mois après la disparition de sa sœur Tiphaine et une enquête des forces de l’ordre locales pour le moins hasardeuse, la juge d’instruction française désignée va enfin avoir accès aux éléments du dossier. Une victoire pour la famille et, à vrai dire, la seule dans cette affaire mystérieuse commencée il y a un an, le 29 juillet 2018.

C’est ce jour-là que Tiphaine Véron, une touriste française âgée de 36 ans partie seule en vacances au Japon, disparaît dans la ville de Nikkō, une cité touristique fréquentée par de nombreuses personnes originaires d’Occident située dans la préfecture rurale de Tochigi, à 150 kilomètres de Tokyo.

La trentenaire a été vue formellement pour la dernière fois dans son hôtel alors qu’elle prenait son petit-déjeuner –elle apparaît sur une photo prise par des touristes japonais– et avait prévu de partir se promener en ville. Depuis, plus rien. La jeune femme s’est littéralement volatilisée.

L’hypothèse de l’accident écartée

Dès le début de l’affaire, qui a suscité l’attention de la presse japonaise, la piste d’un accident lors d’une promenade semble crédible: le 28 juillet 2018, un typhon reclassé en tempête s’est abattu sur la région, déversant d’importantes quantités de pluie. Certains chemins sont devenus dangereux, même s’il faisait beau le 29 juillet, jour de la disparition.

Les forces de l’ordre pensent tout naturellement que la touriste française partie sans équipement avec son seul sac à main, et qui était en outre épileptique, a fait une chute accidentelle. Tragique certes, mais banal. La police attendra même le 5 août pour diffuser une photo de la jeune femme, après avoir constaté que les premières recherches ne donnaient aucun résultat. L’enquête va rapidement s’enliser.

Plusieurs pistes peu sérieuses vont rendre confuse l’investigation. Un témoin japonais rapportera ainsi avoir vu une «occidentale» sur un chemin de randonnée, s’étonnant de sa tenue légère (robe et sandale) sur une route potentiellement dangereuse car rendue instable par la pluie.

La police craint d’être remise en cause dans un pays où l’erreur est souvent plus grave que l’inaction.

La piste se révélera fausse. Tiphaine Véron portait un poncho bleu, un short et des chaussures lors de sa disparition –ces affaires n’ont pas été retrouvées dans sa valise. Mais le mal était fait. Une partie de l’opinion, et peut-être même de l’enquête, considère alors l’affaire comme un accident survenu du fait de l’imprudence d’une femme partie mal équipée sur des routes certes fréquentées, mais potentiellement accidentées.

Cette interprétation apparaît d’autant plus erronée que la famille nous a confirmé que la Française avait prévu, ce 29 juillet, de visiter des temples et des musées au cœur de cette ville dont les sanctuaires sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Elle n’avait pas prévu de s’aventurer sur des sentiers de randonnée. La famille Véron va alors se retrouver aux prises avec une spirale d’incompréhension: la police locale semble refuser la thèse criminelle et se borner à quelques vérifications sur des lieux éventuels d’où la Française aurait pu chuter et à des battues, sans s’orienter sur la piste d’un·e suspect·e qui aurait pu l’enlever ou l’assassiner. Un scénario qui d’ailleurs gêne dans une ville décrite comme paisible qui reçoit 12 millions de touristes dont 100.000 d’origine étrangère par an.

Pourquoi cette obstination? Première raison inhérente au Japon, la police n’ouvre pas d’enquête sans élément attestant d’une probable piste criminelle, que ce soit pour des victimes japonaises ou étrangères. La disparition inexpliquée d’une personne majeure n’est pas considérée comme un élément suffisant dans la procédure pénale nippone. Secundo, la police locale est sans doute «crispée» par le risque de voir sa piste accidentelle remise en cause dans une administration où l’erreur, même admise, est souvent plus grave que l’inaction.

Conviction policière

Damien Véron confirme l’idée d’une police locale aux abois sur les avancées de l’affaire et le risque que la situation lui échappe. En mai 2019, avec sa sœur Sibylle, accompagnés d’experts français se sont rendus sur place grâce au financement par la famille et à une cagnotte participative. Cette petite délégation a dragué le confluent de deux rivières dans lesquelles Tiphaine Véron aurait pu tomber emportant son corps au loin, ainsi que le secteur environnant, le tout sous l’œil inquiet des agents de police de Nikkō.

«Ils ne nous ont pas empêché de mener nos recherches en toute liberté. Mais lorsque nous étions sur le terrain, fréquemment un hélicoptère nous survolait pour garder un œil sur l’avancée de nos fouilles, pour vérifier ce que nous trouvions», relate le frère. Recherches qui ne donneront rien, aucun élément n’ayant été trouvé lors de cette investigation. Ce résultat final rend hautement improbable l’hypothèse d’une chute dans le cours d’eau.

Si cette piste reste en théorie encore ouverte, cela signifierait tout de même que la jeune femme serait tombée en plein jour dans une rivière qui traverse une ville touristique très fréquentée en plein été sans que personne ne s’en aperçoive, sans laisser la moindre trace (objets de son sac, morceau de vêtement…) et sans que son corps ne s’échoue sur une berge. Pourtant, au moins en apparence, cette thèse est toujours défendue par la police.

La transmission du dossier à la justice française qui, selon nos informations, s’est faite après de nombreux échanges diplomatiques entre Paris et Tokyo forçant une police du Tochigi réticente à s’exécuter, représente donc une avancée.

Tiphaine Véron portait un poncho bleu et un short lors de sa disparition –ces affaires n’ont pas été retrouvées dans sa valise. | Avec l’aimable autorisation de la famille Véron

En France, on doute que l’enquête japonaise joue le jeu de la transparence. «Même si nous devons encore attendre le délai nécessaire pour traduire en français des documents écrits en japonais, il semble que le dossier qui a été remis aux autorités françaises soit incomplet», s’agace Me Emmanuelle Bernard, avocate de la famille qui explique aussi que, sur certains éléments, elle ne dispose que «d’un compte-rendu oral».

La justice française espère surtout, après transmission du dossier traduit, pouvoir, via une convention de coopération policière liant la France et le Japon, demander que soient menées des actions précises telles que la récupération du relevé du bornage du téléphone de Tiphaine Véron, pour savoir exactement quels relais elle a activé et retracer le chemin qu’elle aurait emprunté.

L’hôtel, et après?

Aucune information n’est connue sur ce point puisqu’aucun témoin ne semble avoir vu la trentenaire dans les rues de Nikkō au matin du 29 juillet 2018.

C’est là l’autre zone d’ombre de l’affaire: la seule personne qui affirme que Tiphaine Véron a quitté son hôtel après le départ des autres touristes qui ont pris leur petit-déjeuner avec elle est le gérant de l’établissement, le Turtle Inn. C’est lui qui a prévenu les autorités le 30 juillet, en interpellant une voiture de police pour expliquer que sa cliente n’était jamais rentrée de sa promenade.

Selon son témoignage il est la dernière personne à avoir vu la jeune femme vivante mais il n’a jamais été inquiété ni officiellement suspecté même un an après les faits. Selon nos informations, l’homme est un collaborateur bénévole régulier de la police de Nikkō. Il était aussi présent aux battues organisées par les personnes responsables de l’enquête et effectuées par des volontaires pour retrouver une trace de la jeune Française. Contacté, il n’a pas souhaité répondre à nos questions.

«Peut-être que Tiphaine est toujours vivante, séquestrée quelque part!»

Damien Véron, frère de Tiphaine

L’obtention des relevés téléphoniques permettra donc de répondre à une interrogation majeure: Tiphaine Véron a-t-elle vraiment quitté son hôtel ce jour-là, aux alentours de 10 heures, comme le déclare l’hôtelier? A-t-elle bien pris la direction des monuments qu’elle prévoyait de visiter? Ces simples questions restent aujourd’hui sans réponse connue du côté de la justice française.

Dans l’attente de ces éclaircissements, la volonté de la famille Véron de lever le voile sur le mystère ne faiblit pas. Damien Véron et sa mère sont repartis pour Nikkō et ont organisé une marche dimanche 28 juillet pour continuer à interpeller sur le sort de Tiphaine Véron.

«On va tout faire pour se battre jusqu’au bout. Tiphaine ne s’est pas suicidée, même l’enquête n’envisage pas cette hypothèse. La piste de l’accident, même si elle arrange bien la police, ne tient pas. Peut-être que Tiphaine est toujours vivante, séquestrée quelque part! Nous devons savoir. Au moins pour ma mère.»

La famille, qui a su mobiliser autour d’elle aussi bien les réseaux diplomatiques que la soutien de Français·es expatrié·es au Japon et même la sympathie de la population locale, n’a maintenant plus qu’une crainte: que l’on ne sache jamais ce qu’il s’est passé à Nikkō ce matin de juillet 2018 pour celle qui venait de faire les premiers pas de ce voyage dont elle rêvait.

D’après Slate

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