Un homme de 68 ans usurpait la photo d’un mannequin pour séduire des femmes et coucher avec elles. La justice estime qu’il doit être jugé pour viols par surprise.

En poussant la porte de cet appartement qu’elle ne connaît pas, ce 21 juin 2014, Leïla* ressent une forme d’appréhension mêlée d’excitation : elle va, enfin, rencontrer Anthony Laroche, cet homme de 37 ans dont elle a fait la connaissance sur un site de rencontres, et avec qui elle a des échanges exaltés depuis deux mois. Architecte d’intérieur domicilié à Nice (Alpes-Maritimes), l’homme a tout pour plaire : séduisant, prévenant, à l’écoute… et prêt à s’engager.

Mais pour leur premier rendez-vous, il a souhaité un peu de piquant, quelque chose de « magique ». En confiance, Leïla accepte. Guidée par la voix d’Anthony, la jeune trentenaire se rend dans la salle de bains, se déshabille, et découvre un bandeau. Elle l’enfile sur ses yeux, rejoint dans la chambre son amant, qui lui attache les mains, dans un scénario à la « Cinquante nuances de Grey », best-seller érotique.

Une fois les ébats terminés, Leïla n’a qu’une hâte : retirer le bandeau et découvrir, enfin, son Apollon. Anthony refuse, s’agace. Elle y parvient malgré tout… et découvre la silhouette d’un « vieil homme à la peau fripée, bedonnant, avec un gros nez ». Écœurée, Leïla comprend alors qu’elle vient de donner son corps non pas au bel Anthony, mais à Michel*, 68 ans.

Un même scénario répété à maintes reprises

A l’issue d’un long débat judiciaire, la cour d’appel de Montpellier (Hérault) vient de trancher et a décidé le renvoi devant les assises de Michel pour « viols par surprise ». L’enquête a en effet révélé qu’Anthony Laroche n’existait pas et que les photos de son profil, présent sur plusieurs sites de rencontre, étaient celles d’un mannequin récupérées sur Internet. Un subterfuge dont Michel a usé à d’innombrables reprises durant une dizaine d’années.

Lors des perquisitions, les policiers ont mis la main sur des milliers de photographies intimes de ses partenaires, parfois prises dans sa chambre à leur insu, de même qu’un carnet listant les noms, numéros de téléphone et situation personnelle détaillée de 342 femmes âgées de 23 à 53 ans. Trois d’entre elles se sont constituées partie civile.

Placé en garde à vue quatre mois après le dépôt de plainte de Leïla, Michel fait part de son incompréhension. Par deux fois, en 2009 puis en 2013, des femmes l’ont déjà mis en cause, et leur plainte classée sans suite. Mais cette fois, l’enquête prospère et s’accélère encore lorsque Sylvie*, en mars 2015, pousse à son tour la porte du commissariat de Nice. En larmes, cette femme de 40 ans livre un récit en tous points similaires : le faux profil, les échanges romantico-érotiques, le bandeau, la chambre dans la pénombre… et le ventre bedonnant.

Interpellé le lendemain, Michel se récrie : « J’hallucine de me retrouver ici. Je n’ai forcé, ni menacé, ni obligé personne », déclare-t-il aux enquêteurs, mettant en avant un « jeu sexuel » consenti. « A aucun moment cet homme n’a eu l’intention de se mettre dans l’illégalité, plaide Me Laurent Poumarède, l’un des avocats de Michel. Il était évident que ce profil ne pouvait être réel, les plaignantes ont d’ailleurs concédé avoir voulu y croire… L’hygiène plus que douteuse et la décoration vieillotte de l’appartement auraient dû suffire à les alerter. »

« Leur consentement a été vicié »

Après le premier renvoi de leur client aux assises pour viols, les avocats de Michel font appel et obtiennent dans un premier temps l’abandon des poursuites. Mais Me Mohamed Maktouf, l’avocat de Leïla et Sylvie, forme de son côté un pourvoi en cassation. « Leur consentement a été vicié par une mise en conditions de plusieurs semaines, argumente-t-il. Il adaptait à chacune son discours, jouant sur leur vulnérabilité. L’une avait subi des attouchements dans l’enfance, une autre était en burn-out au moment des faits. Il les appelait chérie, disait vouloir faire leur vie avec elles… tout était pensé, jusqu’à la sonnette de l’immeuble, au nom d’Anthony Laroche », détaille-t-il.

La Cour de cassation, en janvier dernier, lui a donné raison en retenant la notion de « stratagème ». « Constitue un viol par surprise l’acte de pénétration sexuelle obtenu par un homme à l’aide d’un stratagème visant à tromper la victime sur son identité civile et physique, parce qu’il savait que la victime n’aurait sinon jamais accepté d’avoir une relation sexuelle avec lui », écrivent ainsi les magistrats, que la chambre de l’instruction de Montpellier a suivis en prononçant définitivement le renvoi de Michel devant la cour d’assises de l’Hérault. Pour Me Maktouf, c’est un soulagement et « la reconnaissance des parties civiles de leur statut de victimes ».

Au procès, les débats ne manqueront pas d’y être animés. « Les échanges en amont de la rencontre physique et les envois de photos très intimes étaient on ne peut plus clairs sur ce qui allait se passer », relève Me Laëtitia Ziller, qui défend Michel, avec Me Poumarède. « Les plaignantes, poursuit le pénaliste, ont pris un risque en toute connaissance de cause, celui d’être déçues. Jusqu’où considère-t-on qu’il y a tromperie ? » interroge-t-il. Michel, lui, va plus loin. « J’aurais pu être un psychopathe ou un tordu qui fait du mal », avait-il remarqué, outré, en garde à vue.

Comment le viol par surprise est caractérisé

Pénalisé depuis 1810, le viol n’a été défini dans une loi qu’en 1980. L’article 222-23 du Code pénal dispose ainsi que « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol ». La « surprise » étant interprétée, au sens pénal du terme, comme une tromperie sur la réalité de nature à vicier le consentement. Une notion introduite en 1857 par l’arrêt Dubas, au sujet d’une affaire emblématique : un homme avait profité de l’obscurité et de l’absence du maître de maison, retenu dans un débit de boissons, pour se glisser dans le lit d’une femme. L’épouse, dans son demi-sommeil, pensait alors avoir affaire à son mari.

Dans un passé plus récent, la jurisprudence a également donné raison à des personnes ayant eu des relations sexuelles qu’elles estimaient non consenties lors d’examens gynécologiques, parce qu’elles souffraient de troubles mentaux, ou qu’elles se trouvaient dans un état d’inconscience suite à une prise d’alcool, de médicaments ou de stupéfiants.

Dans son arrêt du 23 janvier dernier consacré à l’affaire de Michel, la Cour de cassation a adapté la jurisprudence aux nouvelles technologies et l’usage d’Internet, en retenant la notion de « stratagème ». Elle estime ainsi que le consentement des plaignantes avait certes été donné, mais pour un rapport sexuel avec Anthony Laroche, et non le sexagénaire qui se cachait volontairement derrière ce faux profil.

* Les prénoms ont été modifiés.

Avec LP

Laisser un commentaire