Aisne: Jeudi, s’ouvre le procès du conducteur ayant tué 2 enfants

En avril 2018, une voiture de sport a percuté à pleine vitesse le monospace de cette mère de famille, tuant ses deux filles de 2 et 3 ans. Jeudi, s’ouvre le procès du conducteur à Laon (Aisne).

Nadia Karmel connaît bien cette petite route départementale 1044, qu’elle emprunte quotidiennement entre Laon (Aisne) et Reims (Marne). Mais ce 3 avril 2018, peu après 19 heures, elle n’est pas très rassurée au volant de sa Renault Espace. Une grosse pluie d’orage s’abat sur la carrosserie, dans un fracas assourdissant. La chaussée est détrempée et la visibilité, très mauvaise.

À l’arrière, ses filles Lila (3 ans et demi), Adélaïde (26 mois) et son nouveau-né Isaac (un mois), observent les éclairs, mi-amusés, mi-inquiets, raconte-t-elle dans « Elles s’aimaient très très fort »*, qui vient de paraître aux éditions Hugo Doc.

Alors qu’elle amorce la dernière descente vers la maison familiale, située à Festieux (Aisne), Nadia voit débouler une Maserati noire, qui roule vite. Beaucoup trop vite pour amorcer correctement le virage dans ces conditions, se dit-elle. En une fraction de seconde, le bolide perd le contrôle, se déporte sur la gauche en tournant sur lui-même comme une toupie. « Le temps que je réalise, la voiture était déjà encastrée dans la mienne », confie Nadia au Parisien. Le choc, frontal, est d’une violence inouïe.

Coup du lapin

La jeune femme est réveillée par les hurlements d’Isaac. Il fait noir, un liquide chaud s’écoule le long de son cou. Elle n’arrive pas à ouvrir la portière. Elle se tourne vers l’arrière et voit ses filles. Contrairement à leur petit frère, elles ne pleurent pas. « Vous comprenez tout de suite quand quelqu’un est en arrêt cardio-respiratoire. Son teint devient bleu », souffle-t-elle.

20 à 25 minutes plus tard, les secours sont sur place. Adélaïde est transportée vers l’hôpital américain de Reims en hélicoptère. Mais pas la plus grande, qui est évacuée en ambulance. Elle ne le sait pas encore – les soignants veulent la préserver en raison de son état de santé – mais la fillette est déjà partie. « Au fond de moi, je le savais. Ce n’était pas normal, vu son état, qu’elle ne soit pas héliportée », analyse Nadia avec le recul. Adélaïde, elle, succombera le lendemain à ses blessures.

« Elles ont été victimes du coup du lapin. À leur âge, les muscles du cou ne sont pas assez puissants pour résister à un choc aussi violent », explique Nadia. Isaac, lui, a été pris en charge avec un traumatisme crânien et une fracture du fémur gauche, son pronostic vital engagé. « C’est un miraculé », glisse l’ex-sophrologue, désormais responsable administratif. « La chance qu’il a eue, c’est qu’il n’avait qu’un mois. À cet âge, le cerveau est plastique ».

Aujourd’hui âgé de 18 mois, Isaac souffre de séquelles neurologiques. À cause de sa lésion au cerveau, il est sujet aux crises d’épilepsie. « Il en a fait une il y a dix jours », lâche Nadia. Son état nécessite, au quotidien, une attention renforcée : il risque de développer des troubles moteurs, du comportement et de l’apprentissage du langage.

Un silence « cauchemardesque »

Quand le médecin a annoncé à Nadia la mort de ses filles, la mère de famille a fait une « dissociation traumatique ». « Je n’étais plus vraiment là », explique-t-elle. Puis il y a eu le retour à la maison, une épreuve supplémentaire. « Vous retrouvez les courses sur la table, telles qu’elles avaient été laissées juste avant l’accident. Les petits manteaux, les jouets éparpillés et les pyjamas », revoit-elle. Et surtout, ce silence, « cauchemardesque ».Newsletter – L’essentiel de l’actuChaque matin, l’actualité vue par Le ParisienJE M’INSCRISVotre adresse mail est collectée par Le Parisien pour vous permettre de recevoir nos actualités et offres commerciales. En savoir plus

Un après-midi, Nadia se dirige « comme un zombie » vers sa pharmacie et avale des médicaments en quantité massive. « Je me suis réveillée dans une chambre d’hôpital, la bouche charbonneuse », raconte-t-elle. « C’est ce jour-là que j’ai décidé de me battre. Pour Isaac, qui tient le coup, lui, sans se plaindre. Je suis morte avec mes filles, mais je dois désormais reconstruire une vie parallèle, pour lui ».

Aujourd’hui, Nadia est déterminée à ce que l’homme qui a fait basculer sa vie ne puisse plus mettre en danger d’autres usagers de la route. Car derrière le profil de ce chef d’entreprise de 48 ans, un père de famille décrit comme « sensé et responsable » par sa conjointe, c’est un portrait beaucoup moins lisse que les gendarmes de la brigade territoriale de Sissonne semblent avoir mis au jour : celui d’un multirécidiviste de la route, « accro à la vitesse », selon les mots de Nadia.

Un multirécidiviste « accro à la vitesse »

Le quadragénaire, ancien expert automobile, a déjà fait l’objet de deux suspensions de permis pour excès de vitesse, dont un supérieur à 50 km/h. Avant l’accident, plusieurs témoins ont assuré aux gendarmes avoir vu le conducteur, au volant de sa Maserati, multiplier les comportements à risque.

Quelques minutes seulement avant la collision, un homme qui circulait sur la D1044 raconte avoir eu peur à cause d’une Maserati noire, qui insistait pour le doubler sous une pluie diluvienne, lui collant au pare-chocs arrière. Lorsque la voiture de sport parvient à le doubler, elle manque de lui rentrer dedans, raconte-t-il aux enquêteurs. Une heure plus tôt, un gendarme assure avoir été doublé dans le secteur par une même Maserati noire, roulant à une vitesse comprise entre 150 et 180 km/h.

D’autres décrivent un chauffard qui a « la réputation d’aimer les belles voitures et la vitesse », aimant faire « monter sa [Maserati] dans les tours » et « crisser ses pneus » en plein centre-ville, à proximité immédiate de piétons. « De par son allure, si quelqu’un traversait la route, je ne suis pas certaine qu’il aurait pu l’éviter », enfonce l’ancienne salariée d’un cabinet comptable, dont V. M. était client.

Le prévenu se dit amnésique

Autant de témoignages balayés par l’avocat du prévenu, Me Gérard Chemla. « Cet accident a suscité un déchaînement émotionnel extrêmement fort. Ces individus se sont manifestés après l’appel à témoins lancé par les gendarmes dans ce contexte, tout sauf serein », défend l’avocat. « Ces témoignages sont-ils réels ou fantasmés ? Quand je vois la violence des propos sur les réseaux sociaux envers mon client et moi-même, je me dis que tout est possible ».

À quelle vitesse roulait V. M. lorsqu’il a perdu le contrôle de sa voiture de luxe ? Impossible de le savoir, car ni les clés de contact ni leur double, qui auraient pu permettre de récupérer les données, n’ont été retrouvés. En garde à vue, le chef d’entreprise a dit qu’il ne se souvenait de rien.

En tout, quatre expertises ont été menées, dont deux à l’initiative des parties civiles et de la défense. Aucune ne s’accorde sur la vitesse du bolide au moment de sa sortie de route : elle serait comprise entre près de 100 et 145 km/h, alors que les conditions météo imposaient de rester sous la barre des 80 km/h.

Une vitesse difficile à établir

« Il n’y a pas de traces physiques qui permettent de savoir à quelle vitesse roulait mon client lorsqu’il a perdu le contrôle. La seule chose que l’on peut déterminer, c’est la vitesse des deux véhicules lors de l’impact. Tout le reste, c’est de la divination », évacue Me Chemla.

Les expertises s’accordent en revanche sur un point : la vitesse des véhicules au moment du choc, aux alentours des 60 km/h pour la Maserati et des 50 km/h pour le monospace. « Je n’arrive pas à comprendre comment, sur un choc comme celui-là, on peut avoir des conséquences aussi terribles. Normalement, les sièges auto sont homologués pour ces vitesses. » Des insinuations jugées « indécentes » par Nadia, qui assure que « les sièges étaient neufs » et ses filles « correctement attachées ».

Pas de prise en charge psychologique

Placé sous contrôle judiciaire le 2 octobre 2018, V. M. s’est vu interdire de conduire tout véhicule motorisé. Mais le 6 décembre 2018, il a été autorisé à conduire des véhicules sans permis. « Depuis, il a été vu à plusieurs reprises au volant de cette voiturette, limitée à 45 km/h, à 70 km/h. Y compris sur des routes limitées à 50 km/h », affirme Me Philippe Courtois, l’avocat de Nadia. « Cet homme, qui a provoqué la mort de deux personnes, n’a tiré aucune leçon du drame », dénonce-t-il.

Nadia elle-même assure avoir été doublée par V. M. alors qu’elle circulait à plus de 70 km/h. Une scène qu’elle a filmée et dont nous avons pu consulter les images. Elle dit avoir déposé une plainte, restée à ce jour sans réponse. « Est-ce que cet homme recommencera si on le laisse dehors ? La réponse, nous l’avons », s’indigne la trentenaire. « Il doit avoir un temps de réflexion en dehors de la société ».

Pas de « suivi psychiatrique » pour les chauffards

Jeudi, s’ouvre le procès de V. M. pour double homicide involontaire et blessures involontaires devant le tribunal correctionnel de Laon. Il risque sept ans de prison et un retrait de permis de cinq ans. « Un jour, il pourra reconduire, sans jamais avoir croisé un psychologue ou un psychiatre », regrette Nadia. Aujourd’hui, la mère de famille demande notamment la mise en place d’un suivi psychiatrique pour les récidivistes, afin de déterminer s’ils sont aptes, ou non, à la conduite.

Autre question, qui devra être tranchée : la question de l’indemnisation par les assurances de la perte des enfants. « J’ai découvert que la vie de mes filles valait une trentaine de milliers d’euros. C’est moins que le prix d’une Maserati », déplore-t-elle. A ses yeux, seules des indemnisations importantes permettraient de responsabiliser les assurances, qui n’hésitent pas à couvrir des multirécidivistes au volant de voitures puissantes.

Autant de propositions que la jeune femme a formulées dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron, publiée à la fin de son livre, après un mois d’août meurtrier sur les routes (+ 17,9 % de morts par rapport au mois d’août 2018). « Je veux donner du sens au départ de mes filles », plaide Nadia. « Notre système est perfectible. Nous pouvons réussir à nous sentir, un jour, beaucoup plus en sécurité sur les routes ».

D’après LP

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