ANALYSE : Violences faites aux femmes : le porno a chaud aux fesses

Dans la foulée de l’affaire Weinstein et de #balancetonporc, Emmanuel Macron a annoncé vouloir réguler les sites X, accusés de pervertir la jeunesse jusque dans les cours d’école. Une nécessaire moralisation ou une vaine diabolisation ?

Dans son grand plan d’éradication des violences faites aux femmes, annoncé le 25 novembre, Emmanuel Macron met en joue les sites pornos qui pollueraient la jeunesse française. Dès l’enfance. Et le Président d’expliquer qu’«unissant monde virtuel, stéréotypes, domination et violence, la pornographie a trouvé, grâce aux outils numériques, un droit de cité dans nos écoles. La consommation s’en est banalisée». Et d’ajouter que «la pornographie a franchi la porte des établissements scolaires, comme naguère l’alcool ou la drogue. Nous ne pouvons pas d’un côté déplorer les violences faites aux femmes et de l’autre fermer les yeux sur l’influence que peut exercer sur de jeunes esprits un genre qui fait de la sexualité un théâtre d’humiliation et de violences faites à des femmes qui passent pour consentantes».

Les mots «domination», «humiliation» ou encore «exposition des enfants» cognent. Le père de la nation invite l’école à aider les parents à repérer les enfants «exposés». Il souhaite étendre les compétences du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) à la régulation des contenus sur Internet (et dans les jeux vidéo). Notamment quand ils sont «X».

Mais est-ce pertinent ? Du porno, jaillit-il de la violence ? Est-il vraiment un poison qui imbibe les enfants dès l’école ? Distille-t-il une image dégradante de la femme ? Il y a débat, y compris dans le monde du… porno. Tandis que la maison Dorcel, productrice de films X qui promet de la «luxure depuis 1979», a d’emblée applaudi la présidentielle détermination à soustraire les jeunes aux sites de fesses, Manuel Ferrara, acteur et réalisateur de films X, bondissait sur Twitter pour dénoncer une «diabolisation» et des «amalgames» sur l’aspect lutte contre les violences: «C’est pareil avec les jeux vidéo. C’est comme si vous disiez : « Cet adolescent joue à Call of Duty , alors il va prendre une arme et tuer tout le monde dans son collège… »» Vraiment ? Effeuillage en trois temps.

Y a-t-il une génération YouPorn ?

Des petits biberonnés au salace ? Avant Emmanuel Macron, il y eut, en mars dernier, l’ex-ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes, Laurence Rossignol, qui affirma clairement se taper d’être «traitée de la mère morale» et vouloir s’attaquer aux sites pornos, car «l’exposition à la crudité de la sexualité des adultes, c’est un viol de l’enfance». En soutien, le Haut Conseil à l’égalité monta à son tour au créneau en juillet, taclant ceux qui, dans cette affaire de moralisation, «invoquent la liberté d’expression» mais «ne font que défendre un business».

Concrètement, quelle est la situation ? C’est un sondage commandé par l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique à l’Ifop, publié en mars, qui fournit les données les plus récentes (1) : on y découvre que la moitié des 15-17 ans ont déjà surfé sur un site porno (gratuit), quand ils n’étaient que 37 % en 2013. Bref, ça monte. Autre chiffre marquant : l’âge moyen de la première «visite» serait de 14 ans et 5 mois, contre 14 ans et 8 mois en 2013. Bref, ça rajeunit (un peu). Mais dans le détail ? Un zoom sur les moins de 13 ans fait bondir : 7 % (contre 4 % en 2013) des sondés avaient moins de 11 ans lorsqu’ils ont visionné pour la première fois du X sur un site via un smartphone, un ordinateur ou une tablette, et 10 % avaient entre 11 et 12 ans (contre 9 % en 2013). De quoi alimenter l’idée que les écoliers bouffent du X.

Avant, d’autres ont aussi alerté, tel ce finaud «Bitdefender», éditeur de solutions de sécurité qui se paya en 2013 une étude dans sept pays, dont la France, pour affirmer que les enfants regardent du porno en ligne dès l’âge de 6 ans et flirtent virtuellement sur Internet à partir de 8 ans : buzz garanti.

Las, la dernière grande enquête sur la sexualité des Français (12 364 personnes interrogées) conduite par une dizaine de chercheurs sous la houlette de Nathalie Bajos (Inserm) et Michel Bozon (Institut national d’études démographiques) date de 2008. Et elle portait sur les 18-64 ans. Florian Vörös, sociologue enseignant à l’université Lille-III, auteur d’une thèse sur les usages de la pornographie et les constructions de la masculinité, souligne en outre que«la volonté de lutter contre l’accès des jeunes au porno remonte au XIXe siècle. Elle ne s’appuie toutefois sur une aucune preuve scientifique valable. Il est difficile d’enquêter sur ce sujet car il faut une autorisation parentale. En outre, dans ces enquêtes, les ados conforment leurs réponses aux attentes des adultes». En somme, gare au fantasme d’une «génération YouPorn».

Le porno salit-il l’image de la femme ?

Le hard est affreux, sale et dégradant, surtout pour la femme, entend-on. Généralisation hâtive, rétorque le pro du X Manuel Ferrara : «L’homme qui domine la femme soumise est une niche dans ce secteur. Mais ce n’est pas la seule. Il y a aussi celle de l’homme dominé par les femmes. Dans tous les cas, attention : on ne fait pas de films éducatifs, on fait du divertissement.» Même son de cloche sur ce point de la maison Dorcel : «Une image dégradante de la femme ? C’est une petite élite qui proclame ça. 20 % des femmes regardent du porno, et 50 % avec leur compagnon. Je pense plutôt que ce qui en défrise certains, c’est de voir des images de femmes sexuellement libérées. Je signale d’ailleurs que dans les pays où les femmes n’ont aucun droit, le porno est interdit. Eh oui, il y a des féministes prosexe.»

Le sociologue Florian Vörös, introducteur en France du courant de recherche des porn studies, invite pour sa part à interroger la notion de «dégradation de l’image de la femme», «centrale aussi bien dans les rapports officiels que dans les décisions des autorités de régulation des médias. A travers cette notion, souligne-t-il, l’Etat s’arroge le droit de distinguer, pour l’ensemble des femmes, le périmètre des « bonnes » images qu’elles pourraient donner d’elles-mêmes. C’est une notion à double tranchant, qui peut renforcer le stigmate de putain et contribuer aux discriminations et violences envers les actrices de films pornographiques».

Marion Haza, psychologue membre de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique, spécialiste de l’adolescence, aborde le sujet sous un tout autre angle. Selon elle, les femmes dans les films pornos sont souvent en position de soumission à l’écran. Mais ces contenus peuvent aussi avoir un impact délétère sur certains jeunes hommes : «Je me souviens d’un adolescent que cela avait complètement inhibé : il ne s’imaginait absolument pas avoir une petite copine parce qu’il se sentait incapable de faire jouir une femme sept fois d’affilée…» Sachant que les films X ne sont pas seuls à véhiculer des représentations sur la sexualité, comme le relevait le Haut Conseil à l’égalité dans un rapport rendu en juin 2016 : «Ses codes se retrouvent également dans d’autres sphères, parmi lesquelles la publicité, la presse dite « féminine », la mode ou encore les normes corporelles.» Faut-il, dès lors, également préserver les plus jeunes de ces autres diaboliques perversions ?

Toxique ou pédagogique ?

Marion Haza reçoit parfois dans son cabinet de Bordeaux des parents inquiets d’avoir surpris leur rejeton en plein film fripon. A tort ? «Le fait d’en regarder n’est pas forcément inquiétant ou dangereux en soi, nuance-t-elle. Tout dépend des circonstances dans lesquelles ces images sont visionnées : l’adolescent a-t-il d’autres références en matière de sexualité ? Quel est son cadre familial ? Est-il conscient que ce contenu est fictionnel ? Etc.» Et de trancher : «Cela ne fera pas forcément d’eux des accros au genre ou des pervers.» Bref, entre voir et dévier, il y aurait de la marge. Alors faut-il s’alarmer ? Pour Michel Bozon, directeur de recherche à l’Ined, auteur d’un important article intitulé «Autonomie sexuelle des jeunes et panique morale des adultes» (2), «quand les adultes parlent d’adolescence et de sexualité, ils pensent souvent à la pornographie et tiennent un discours très alarmiste sur son influence. Ce thème est ainsi devenu un « marronnier » médiatique. […] Alors que l’idée que la pornographie serait devenue la forme essentielle de socialisation des jeunes à la sexualité ne résiste pas à l’épreuve des faits».

En tout cas, selon le sondage Ifop publié en mars, près de la moitié des garçons (48 %) et plus d’un tiers des filles (37 %) ayant déjà regardé des vidéos de ce genre estiment qu’elles ont «contribué à leur apprentissage de la sexualité». «Certes, les jeunes ont peut-être une connaissance plus fine des organes sexuels, concède Richard Poulin, professeur émérite de sociologie et d’anthropologie à l’université d’Ottawa, au Canada (3). Mais en même temps, si le porno servait vraiment de modèle et qu’on faisait l’amour en vrai comme à l’écran, ce serait douloureux !» met-il en garde.

Alors quel impact ont les vidéos classées X sur les pratiques sexuelles des jeunes ? «Le porno a une incidence sur l’estime de soi des jeunes filles : plus elles en regardent jeunes, plus elles vont tenter de se conformer aux critères corporels du genre (épilation intégrale, opérations des lèvres)». Et les garçons ? «Chez eux, cela va plutôt contribuer à dissocier sexe et sentiments, alors que ce lien est ce qui distingue la sexualité humaine de celle des animaux», observe Richard Poulin, qui note d’ailleurs la bestialité du vocabulaire présent dans le porno, où «chattes» et «chiennes» côtoient «étalons» et autres «bêtes de sexe». Mais attention aux raccourcis, prévient-il : «C’est un faux débat que de rendre le porno seul responsable des viols.» Même prudence chez la psychologue Marion Haza, pour qui le porno n’est en quelque sorte qu’une goutte d’eau dans la lutte contre les violences faites aux femmes. « Préserver les enfants des écrans relève davantage de la protection de l’enfance que de la lutte contre les violences faites aux femmes.»

(1) Echantillon de 1 005 adolescents âgés de 15 à 17 ans, par questionnaire autadministré en ligne du 21 au 27 février 2017. (2) Paru en 2012 dans la revue Agora débats/jeunesse (numéro 60). (3) Auteur de Sexualisation précoce et pornographie (La Dispute, 2009).

Source

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*