L’affaire du «bébé du coffre» rejugée pour comprendre une maltraitance hors normes

Toujours aussi invraisemblable six ans après les faits, et encore imparfaitement comprise, l’affaire « Serena », ce bébé dissimulé deux ans par sa mère, en partie dans une voiture, revient devant la justice en appel lundi à Limoges. Jusqu’au 16 octobre prochain, la cour d’assises de la Haute-Vienne tentera de comprendre ce qui a amené une mère à faire subir à son jeune enfant à une vie « épouvantable ».

Rosa Maria da Cruz, 51 ans, est détenue depuis le procès en première instance, en novembre, à Tulle. La Cour d’assises de la Corrèze l’avait condamnée à deux ans ferme, et déchue « totalement » de son autorité parentale.

Deux ans, c’est un peu le temps que passa Séréna dans un couffin cosy, le plus souvent dans le coffre du break maternel, ou dans une pièce en travaux au rez-de-sol de la maison familiale de Terrasson-Lavilledieu. Un enfant caché, à l’insu du mari et des trois autres enfants du couple.

Une dissimulation qui défie l’entendement

Un procès plus loin, cette dissimulation hors normes défie toujours l’entendement. Interroge, surtout, les ressorts qui ont engendré cet inouï rapport entre une mère et son enfant, dans une zone grise entre déni de grossesse, dénégation de l’enfant né, soins a minima mais suffisants pour la survie, mais relevant de la maltraitance.

Deux ans de confinement pour l’enfant, deux ans de prison pour la mère. Les jurés de Tulle auraient-ils voulu inconsciemment une forme d’équivalence ? « Mais Séréna, ce ne sont pas deux ans, c’est toute sa vie qui est détruite. Toute sa vie elle sera privée d’autonomie, au crochet de la société », rappelle aujourd’hui Marie-Pierre Peis-Hitier, de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) de Corrèze, partie civile.

Le parquet général, qui avait requis huit ans de prison, avait fait appel du jugement, la défense interjetant pour sa part appel sur la déchéance d’autorité parentale.

Des séquelles qui semblent irréversibles

A bientôt 8 ans, Serena a le développement mental « d’une enfant de 2-3 ans. Elle ne sait pas lire ni écrire, et on ne pense pas qu’elle pourra un jour », poursuit l’avocate. Elle partage sa vie entre une famille d’accueil et un institut médico-éducatif.

Mais « son avenir au-delà de 18 ans, c’est une institution », et peut-être une « régression », faute de l’attention rapprochée d’une famille d’accueil. Une estimation finale du préjudice ne pourra sans doute être faite avant l’adolescence.

C’est ce caractère permanent, « vraisemblablement irréversible » des séquelles, du syndrome autistique, conséquence de 23 premiers mois de carences, qui ont valu à l’affaire les assises, et non le tribunal correctionnel.

Les débats, à Tulle, avaient revisité l’état « épouvantable » dans lequel l’enfant avait été découverte dans la voiture, lors d’une visite à un garage auto, entre souillures, excréments, asticots, odeur nauséabonde.

Découverte par un garagiste

La cour avait aussi tenté de percer les mécanismes psychiques de cette négligence. Dans le passé de Rosa (au moins un déni de grossesse antérieur), une femme d’une intelligence de « bonne moyenne » malgré une grande « immaturité affective », mais « bonne mère » de trois enfants. Dans ses contradictions, son ambivalence aussi, sur cet enfant décrit comme une « chose », même s’« il fallait qu’il soit en vie ».

Psychologues, psychiatres, obstétriciens s’étaient succédé à la barre, doctes et fascinants sur les ressorts du déni, total, partiel, parfois à donner le tournis. Et pour certains, pointant du doigt un vide juridique autour du déni de grossesse.

En appel, les parties civiles redoutent encore une dérive vers un « tribunal de la psyché ». « Un discours dé-responsabilisant, servi sur un plateau », estime Rodolphe Costantino, avocat d’Enfance et Partage.

« Il faut qu’on soit plus ouvert au déni de grossesse, c’est un fait. On ne naît pas mère, on le devient », convient Isabelle Faure-Roche, autre avocate de l’ASE. « Mais l’exemplarité de la justice n’a pas été servie » par la sanction « plutôt clémente » de Tulle, estime-t-elle.

L’avocate de Rosa Maria da Cruz, qui avait plaidé l’acquittement en première instance et mis en garde : « Il n’y a pas chez Rosa de capacité à s’expliquer, à élaborer une version, la vérité, on ne la saura peut-être jamais ».

Rosa Maria Da Cruz encourt 20 ans de réclusion.

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