Témoignage: Dans l’enfer du viol , quand l’état est au silence

Dans un livre publié ce jeudi 10 octobre, l’ancienne enfant martyre, Karine Jambu, et sa tante reviennent sur leur parcours du combattant et le refus de secours qui leur a été opposé pendant des années.

Elle parle vite. Très vite. Saute du coq à l’âne. Et remâche les innombrables fautes commises par les acteurs de l’aide sociale à l’enfance et de la justice. À 60 ans, la Rennaise Laurence Brunet-Jambu déploie une énergie hors normes pour régler ses comptes et faire progresser la parole de l’enfant. Ce jeudi, son livre « Signalements » sort aux éditions Ring (*). Le combat de sa vie ? Avoir arraché sa nièce aux griffes de ses « géniteurs » après douze ans de sévices psychiques, physiques et sexuels.

Celle-ci, née en 1997 à Rennes, n’a que quelques jours quand les services sociaux se penchent sur son berceau. Sa mère a été condamnée pour avoir tué un précédent enfant de 130 coups de couteau. « Dès la maternité, ma belle-sœur ne voulait pas nourrir son bébé, ni même le prendre dans ses bras, se souvient Laurence. Les vêtements et les couches du nourrisson n’étaient pas changés pendant plusieurs jours. La peau de ses fesses partait en lambeaux ». N’en déplaise à sa belle-famille, elle signale la maltraitance.

Cette affaire emblématique a abouti à la première condamnation de l’État en 2018 pour avoir failli à sa mission de protection de l’enfance.

La colère est encore là, sourde, palpable. Alors sa voix s’emplit parfois de larmes, celles qu’elle a étouffées si longtemps pour ne pas flancher et tenir sa promesse : extraire sa nièce Karine des griffes malfaisantes de ses parents; rendre la vie à cette enfant mal-aimée, délaissée, frappée et offerte aux bas instincts d’un « ami » du couple, violeur multirécidiviste.

Qu’on ne s’y trompe pas, toutefois. Laurence Brunet-Jambu est un roc, une femme pugnace qui n’a pu compter que sur sa seule volonté pour mener la fronde contre les institutions judiciaires et sociales qui ont ignoré la détresse de Karine, en dépit d’une dizaine de signalements dès sa naissance, et l’ont ainsi laissée aux mains d’une mère infanticide qui avait tué sa précédente fille de 180 coups de couteau. Une série de négligences qui, fait rarissime, a fait l’objet d’un rapport au vitriol du Défenseur des Droits en juin dernier et fait peser la menace sur l’Etat français d’une condamnation pour « faute lourde ».

L’histoire de Karine Jambu reste en effet dans les annales judiciaires et administratives. Elle a abouti, le 17 septembre 2018, à la première condamnation de l’État pour « déni de justice » pour n’avoir pas protégé la fillette maltraitée dans sa famille. Dans leur récit à deux voix, Karine et sa tante Laurence, racontent les années qui ont précédé cette victoire tardive. Le mal qu’elles ont eu à se faire entendre, alors même que « tous les signaux étaient au rouge ».

Dans un récit coup de poing qu’elles publient aujourd’hui et logiquement intitulé « Signalements », Laurence et Karine reviennent sur ce combat qui a vu la condamnation en juillet 2018 aux assises de Rennes (Ille-et-Vilaine) de Roland Blaudy à trente ans de prison, l’homme qui a violé Karine entre ses 5 et ses 8 ans sous le toit même de ses parents. « Ils sont morts pour moi », a coutume de dire d’eux la jeune femme, terriblement déçue que la justice n’ait pas retenu leur complicité dans les viols — ils n’ont été condamnés que pour l’avoir menacée et empêchée de révéler les abus qu’elle avait subis. Tel ce « je vais te saigner comme l’autre! » proféré par sa génitrice, lui révélant ainsi brutalement l’existence de cette sœur massacrée à la naissance.

«Je n’avais qu’une envie : mourir»

« Je n’ai pas un seul souvenir heureux avec eux, euphémise Karine. À l’époque, je n’avais qu’une envie : mourir. Je suis fière de Laurence, je sais tout ce qu’elle a fait pour moi », résume celle qui n’aurait pas survécu sans l’amour indéfectible de sa tante, de l’époux de celle-ci, Loïc, et de leurs enfants. Le couple l’a adoptée à sa majorité, cinq ans après l’avoir recueillie. « Ce sont eux mes parents », énonce aujourd’hui la jeune femme de 22 ans sur le ton de l’évidence, dans un sourire complice avec Laurence.

« Je sais maintenant qu’on peut aimer un enfant aussi fort que si on l’avait porté », lâche pour sa part Laurence Brunet-Jambu, émue. Elle que les institutions ont, au mieux ignoré, quand elles ne l’ont tout simplement pas humiliée, sait le chemin parcouru depuis cette promesse faite à son beau-père sur son lit de mort, quand Karine était encore bébé : « Il m’a demandé de la protéger, se souvient-elle, il me broyait la main et me répétait jure le moi ! »

Dès sa naissance, les services sociaux se relaient auprès de Karine et de ses parents, plus portés sur la bouteille et le sexe que sur le fait d’élever une enfant. Tous les voyants sont au rouge : la petite est souvent laissée seule dehors, tombe parfois dans l’étang, adopte un comportement hypersexualisé. Enseignants et voisins multiplient les alertes, en vain… Laurence, apprenant le passé judiciaire de Blaudy, fait un nouveau signalement. Karine et ses parents sont convoqués, mais les gendarmes se contentent d’un certificat de complaisance établi par le médecin de famille.

«J’aurais vendu ma maison pour la sauver Karine»

Laurence, elle, sera poursuivie pour dénonciation calomnieuse. « De toutes les humiliations, c’est la pire, enrage-t-elle encore. On m’a fait écrire une lettre d’excuses aux parents, vous vous rendez compte ! ». Dans ce récit qu’elle avoue « salvateur » car elle y rend coup pour coup, Laurence Brunet-Jambu raconte encore ce mépris terrible d’un enquêteur social qui lui lance, plein de morgue : « Karine, vous ne l’aurez jamais ! », préférant l’envoyer en foyer.

Un drame pour la fillette, qui tentera de se pendre plutôt que de quitter cette maison où elle a droit à une douche quotidienne, à un lit, des jouets… et à l’amour de cette nouvelle mère dont elle vient vérifier, la nuit, somnolente, qu’elle est encore en vie. « Laurence avait beaucoup de problèmes de santé à l’époque, j’avais vraiment peur qu’elle meure… Sans elle, je ne savais pas ce que j’allais devenir », raconte aujourd’hui Karine. C’est ainsi à elle qu’elle confiera enfin, à l’âge de 12 ans, ce que tous redoutaient, mais que la fillette n’avait jusque-là jamais révélé par peur de ses parents : les innombrables viols de Blaudy.

Laurence se lance alors à corps perdu dans la procédure judiciaire, s’épuise à lire le Code pénal, investit les économies d’une vie. Lors d’une transaction sordide, elle ira même jusqu’à verser 5 000 € pour que les parents de Karine acceptent de la lui confier. « Je n’en suis pas fière mais c’était le seul moyen pour l’éloigner d’eux… J’aurais vendu ma maison pour la sauver Karine », lâche-t-elle d’un ton définitif.

Un passé occulté

Car à travers Karine, c’est aussi une part d’elle-même que Laurence a sauvée : cette petite fille qu’elle fût, elle aussi abusée par un homme dans la tendre enfance. Un passé occulté que les révélations de Karine avaient fait ressurgir violemment, et qu’elle raconte pour la première fois dans l’ouvrage. Elle ne s’y attarde pourtant pas, elle qui dirige aujourd’hui la section bretonne des comités Alexis-Danan pour la protection de l’enfance.

Son nouveau combat : importer en France une méthode canadienne pour former les professionnels à recueillir la parole de l’enfant. Car si Karine est aujourd’hui devenue une jeune femme épanouie, à son tour travailleuse sociale, la révolte de Laurence n’est pas près de retomber. « Tous les jours, on me signale des enfants en danger, dit-elle d’un ton enfiévré. Il faut en sauver d’autres ! »

«Signalements», de Karine et Laurence Brunet-Jambu, ed. Ring, 18 €, 333 p.

Avec LP et © Radio Capitole

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