Fausses accusations de maltraitances familiales : l’« arme fatale » des divorces ?

Depuis les années 1970, le divorce est devenu beaucoup plus facile pour les femmes. Quitte à générer des excès inverses et à léser les hommes de droits parentaux.

Moche et pénible. C’est ce qui caractérise presque toujours un divorce. Ce à quoi s’ajoutent des réalités déchirantes lorsque vous avez des enfants. Aucun parent aimant n’a envie de manquer les premières fois et les victoires de ses enfants – le premier passage de la petite souris, le premier but marqué… Vous serez privé d’une myriade de bisous de bonne nuit. Dans les moments difficiles (quand ils n’ont besoin de rien d’autre que de savoir qu’ils vous ont dans les parages) un des parents ne sera pas là pour fournir conseils, compassion et réconfort. Sans compter les centaines de milliers d’euros que vous perdrez dans la bataille en logement, voitures, jouets, livres et autres riens du tout n’ayant de valeur – inestimable – qu’à vos yeux.

Ces enjeux poussent à mentir et les mensonges sont, quasiment par définition, au cœur du chaos d’un divorce. Parfois, ils sont si gros et si lourds de conséquences que juges et avocats en viennent à devoir arbitrer la lutte à mort d’une parole contre une autre. Mais le roi de ces mensonges vous assure la garde, le temps parental et l’argent que vous êtes persuadé mériter. Peut-être même le chien de la famille. Et il ne nécessite pas la moindre preuve pour fonctionner.

En 2016, le mariage de Johnny Depp et Amber Heard volait en éclats et Heard déclarait avoir été victime de violences conjugales de la part de Depp. En mars dernier, Depp accusait Heard d’avoir cherché à inverser les rôles – la vraie victime dans l’histoire, c’était lui. Le divorce d’Angelina Jolie et de Brad Pitt nous donne à voir un cas similaire : Jolie avait accusé Pitt de gestes criminels sur leur fils Maddox lors d’un vol dans un jet privé. Pitt sera finalement disculpé et on peut penser que Depp espère une telle issue. Le vrai du faux de ces accusations et contre-accusations est quasi impossible à démêler mais, chaque année, c’est cette même dynamique qui agite des millions de divorces d’anonymes à travers le monde. Accuser à tort votre ex-conjoint de violences physiques ou sexuelles est si pratique pour faire tourner le divorce en votre faveur qu’un tel recours a tout d’une « arme fatale ».

C’est ainsi que les choses se passent : au début du divorce, l’un des parents va accuser à tort l’autre de violences sur sa personne et/ou celle de leurs enfants, et déclarer craindre de nouveaux abus. En fonction des pays et des juridictions, une simple déposition est parfois suffisante. Oubliez les droits de la défense, le témoignage d’un tiers ou des éléments de preuve ne sont pas nécessaires. À partir de là, la police va venir au domicile familial et demander au parent incriminé de quitter les lieux, parfois avec des mesures d’éloignement le privant de tout recours immédiat. Qu’importe ce qu’il ou elle a à dire pour sa défense, on lui enlèvera ses enfants pour des jours, des semaines, des mois. Parfois des années.

Englué au carrefour du droit de la famille et du droit pénal comme dans une fosse à bitume, le parent incriminé va vouloir se débattre et générer par la même occasion une hémorragie de frais juridiques sur deux fronts simultanés. Quand vous n’êtes pas millionnaire, cela signifie dormir sur le canapé d’amis et craindre la banqueroute. Risquer non seulement de perdre votre liberté, mais aussi votre foyer et vos enfants. Et se retrouver avec un casier judiciaire qui vous suivra jusqu’à la fin de votre vie. Rideau.

Pourquoi ces mensonges sont-ils une solution miracle ? Parce qu’ils marchent même lorsqu’ils échouent. Qu’importe que les accusations s’effondrent dans les semaines ou les mois qui suivent – il faut simplement qu’elles tiennent assez longtemps pour asséner un coup suffisamment fort et vous offrir ainsi la victoire dans la Blitzkrieg du divorce.

Dans la salle des machines du divorce, cette arme fatale est un secret de Polichinelle. Certains avocats peu scrupuleux la recommandent même à leurs clients. Les fausses accusations peuvent être brandies par l’un ou l’autre des parents, mais vu la direction des vents culturels actuels, l’arme se retrouve le plus souvent dans les mains d’une femme. Si une telle affirmation peut sembler controversée, elle ne l’est pas aux yeux de bien des avocats spécialistes de ces questions.

« C’est comme si la Constitution n’avait plus cours dans les affaires familiales », commente Melissa Isaak, avocate en droit de la famille et dirigeant en Alabama un cabinet spécialisé dans la défense d’hommes impliqués dans un divorce conflictuel. « Les gens ne comprennent pas que dans les affaires familiales, les violences domestiques sont utilisées comme des outils. L’arme fatale est globalement le meilleur moyen de détruire votre adversaire et de gagner la partie… et, selon mon expérience, les femmes y ont recours bien plus souvent que les hommes. »

Malheureusement, l’affirmation manque de données solides pour être étayée. Premièrement, parce qu’il est difficile de faire la différence entre des mensonges délibérés et de fausses accusations nées d’erreurs d’interprétation. Ensuite, parce que les données existantes sont rarement ventilées entre hommes et femmes. Cela étant dit, cette synthèse de la South Texas Law Review fait partie des nombreuses sources pointant le problème et l’estimant en hausse. Rien qu’aux États-Unis, il y a 820 000 divorces par an. Si vous multipliez ce chiffre par l’estimation que fait cette étude des fausses accusations de violences sexuelles sur mineurs avancées lors de divorces, on ne se risque pas trop à dire que, chaque semaine, cette manœuvre relativement simple fait exploser des centaines de familles occidentales.

Une symétrie genrée qui dérange

Les violences domestiques sont un fléau social aux conséquences souvent terribles. Les hommes sont indéniablement plus violents que les femmes et représentent 80 % de la totalité des criminels violents condamnés aux États-Unis. L’horreur des violences conjugales et des maltraitances infantiles est désormais, et c’est heureux, au cœur de la moralité occidentale, avec l’élaboration de mécanismes juridiques solides offrant notamment à la police une latitude nécessaire pour protéger les femmes et les enfants des hommes dangereux. Par conséquent, les taux des violences familiales ne cessent de diminuer depuis des décennies. Aux États-Unis, les violences conjugales graves contre des femmes ont chuté de 72 % entre 1994 et 2011.

Cependant, les dynamiques des violences conjugales et familiales sont aussi surprenantes qu’elles sont sensibles. Les données indiquent que les femmes sont aussi, voire plus, susceptibles que les hommes d’introduire de la violence dans une relation. Par exemple, des enquêtes récentes révèlent qu’un pourcentage équivalent d’hommes et de femmes déclare avoir été victime de violences conjugales au cours de l’année précédente. La violence unidirectionnelle vise des hommes dans 70 % des cas. Des enfants sont tués par leur mère ou par leur père à peu près à la même fréquence.

Dans le climat social actuel, bien des lecteurs verront dans cette relative symétrie un fait aussi contre-intuitif qu’incroyable. De nombreux facteurs contribuent à rendre ces chiffres difficiles à appréhender et il faudrait un article supplémentaire pour les analyser avec le soin qu’ils requièrent. Je ne m’attarderai que sur un phénomène susceptible d’apaiser notre dissonance cognitive : si les hommes sont beaucoup plus violents (et ont tendance à causer des blessures plus graves en cas de rencontre violente à cause, entre autres facteurs, de leur force et de leur taille), la grande majorité de la violence masculine cible d’autres hommes et vise souvent à protéger des femmes et des enfants. Voilà à quoi incite la nature biologique du mâle lambda. Selon les chiffres, en Occident, le mode de vie le plus sûr pour une mère et ses enfants est un foyer partagé avec leur père biologique. Plus les chercheurs en sciences sociales étudient la violence entre partenaires intimes, plus il devient manifeste qu’il s’agit d’un problème humain, pas d’un problème de genre.

Voici une histoire statistique plus heureuse : les femmes occidentales ont atteint la parité d’une manière beaucoup plus positive. Aux États-Unis, par exemple, 57 % des femmes font maintenant partie de la population active, contre 69 % des hommes. Beaucoup plus de femmes obtiennent l’équivalent du bac et poursuivent avec succès des études supérieures. Soixante pour cent des diplômes universitaires de premier cycle et 52 % des doctorats sont obtenus par des femmes. Aujourd’hui, notre plus grand défi professionnel est de permettre l’égalité pour les mères qui travaillent et qui, pour des raisons que ne peuvent surmonter ni l’ingénierie sociale ni la force de la volonté, sont mieux équipées pour les tout premiers mois de la vie d’un enfant. Compte tenu de ces nouvelles réalités, on pourrait raisonnablement s’attendre à une relative parité sexuelle en matière de garde des enfants en cas de divorce. Mais non. Aux États-Unis, ce sont les mères qui initient le divorce dans 69 % des cas (90 % pour les femmes ayant fait des études) et elles obtiennent la garde des enfants dans au minimum 82,5 % des cas.

On assiste aussi à une symétrie croissante entre les sexes en matière financière. Aujourd’hui, plus de 66 % des familles américaines ont un double revenu, et dans 37 % des foyers, la femme gagne davantage que son conjoint. De plus, un examen attentif de l’écart salarial montre qu’il s’est tellement réduit qu’il en est presque devenu négligeable. Pourtant, malgré cette parité financière, les pères continuent de payer plus de 85 % des pensions alimentaires et lorsque les mères sont condamnées à en payer, elles sont plus nombreuses que les hommes à ne pas respecter leurs obligations.

L’avalanche de lois sur le divorce sans faute qui s’est déversée sur la majeure partie de la société occidentale dans les années 1970 et 1980 a rendu le divorce beaucoup plus facile et équitable pour les femmes. Sauf que ces lois ont eu un autre effet. Aujourd’hui, on estime qu’un enfant américain sur trois vit sans son père biologique à la maison. En 1960, 8 % des enfants vivaient dans un foyer où seule leur mère biologique était présente, contre plus de 23 % aujourd’hui.

Ces chiffres soulèvent une question intéressante : faut-il se soucier que tant d’enfants grandissent en l’absence de leur père ? Incontestablement, la réponse est oui. Selon des dizaines de sources officielles, ces enfants courent un plus grand risque de difficultés existentielles selon à peu près tous les critères mesurables possibles, que ce soit par exemple l’abus de substances, les violences ou la détention pénitentiaire. Ils ont deux fois plus de risque d’arrêter leurs études avant la terminale et de vivre dans la pauvreté. Chez les filles, le risque de grossesse adolescente est sept fois plus élevé. Et ce ne sont là que quelques exemples.

Des recherches parmi les plus récentes montrent qu’un temps égal passé avec les deux parents est, sauf cas extrêmes, le meilleur scénario pour les enfants, même ceux que l’on a longtemps estimés trop petits pour être éloignés de leur mère. En 2000, Ruth Bader Ginsberg, célèbre juge de la Cour suprême des États-Unis, avait déclaré : « Les femmes n’obtiendront vraiment l’égalité que lorsque les hommes partageront avec elles la responsabilité d’élever la prochaine génération. » Aujourd’hui, bien des pères occidentaux et leurs soutiens estiment que les professionnels des affaires familiales n’ont pas eu ce mémo.

Fait-on passer les enfants en dernier ?

Dans tout le monde occidental, des familles souffrent d’un coup de gouvernail trop fort infligé à la législation du divorce. À partir des années 1960, à juste titre, nous avons entrepris de diminuer les inégalités et les risques dont pouvaient pâtir les femmes, mais les excès sont aujourd’hui inverses. Bien des détracteurs du système actuel avancent qu’il serait entièrement biaisé en faveur des mères, ce qui permettrait à certaines d’en profiter d’autant plus grâce à des manœuvres odieuses, comme les fausses accusations de violences. Ces critiques en appellent à une réforme en profondeur du droit des affaires familiales. Le but serait de réduire la nature accusatoire de la procédure et n’inciterait plus à une opposition frontale entre les parents, sur un champ de bataille où les dés sont pipés. Si de plus en plus de gens en prennent conscience, le changement est douloureusement lent.

« En matière d’affaires familiales, les problèmes de partialité sont endémiques dans tous les pays occidentaux et les solutions sont encore à des années-lumière de voir le jour, car ces biais sont les rouages d’une industrie, avec tout l’argent et les emplois que cela implique », explique Dean Tong, expert en fausses accusations de maltraitances infantiles aux États-Unis. « Pour les médias, c’est une patate chaude, car les changements nécessaires sont si radicaux qu’ils pourraient déclencher une révolution. »

À une époque où les pères sont bombardés de messages sur les effets profondément délétères de la « masculinité toxique », ils doivent aussi faire face, en matière d’affaires familiales, à un système truffé de préjugés tout aussi sexistes et caducs que ceux que subissaient et subissent encore les femmes dans d’autres domaines – un système qui semble parfois vouloir carrément saper leurs efforts pour être des pères présents et efficients. Bien des pères séparés de leurs enfants contemplent les excès du mouvement #MeToo sur les campus universitaires et les entreprises et se demandent pourquoi personne ne les a écoutés lorsqu’ils mettaient en garde contre d’autres campagnes demandant à croire automatiquement les mères lors des divorces et des séparations.

Comment redresser la barre d’une manière qui soit aussi bénéfique pour les mères, les pères et les enfants ? Une solution législative s’appelle la « présomption de partage égal des responsabilités parentales ». Dans un tel système, une procédure de divorce part du principe qu’un tel partage est ce qu’il y a de mieux dans l’intérêt supérieur de l’enfant. Tout écart par rapport à ce point de référence exige des justifications plus développées de la part du juge, ce qui dans les faits limite la latitude de l’État à statuer arbitrairement qu’un parent serait « meilleur » que l’autre et rend plus difficiles des décisions autres que la garde alternée. Si cette idée fait souche comme le divorce sans faute, c’est à mon avis une bonne chose pour l’ensemble des familles – et pas uniquement les nucléaires. Lorsque nous privons des enfants d’un parent, nous les privons par la même occasion de tout un village aimant – ses grands-parents, tantes, oncles, cousins et cousines.

Ce n’est que le début du changement nécessaire. Aujourd’hui, les outils conçus pour protéger les femmes se transforment trop facilement en armes littéralement mortelles pour les hommes. Les statistiques sur le suicide doivent être analysées avec le plus grand soin, mais aucun chiffre n’en dit plus long. Toutes choses égales par ailleurs, les hommes américains se tuent presque quatre fois plus que les femmes. Les pères englués dans des divorces conflictuels sont huit fois plus nombreux. Ce chiffre effroyable mérite d’être explicité : pour chaque enfant qui perd sa mère suicidée pendant ou après le divorce, huit enfants perdent leur père en de pareilles circonstances. Il nous faut regarder en face les différentes causes d’un tel désespoir. Et nous poser cette question en tant que société : si la proportion était inversée, avec huit fois plus de femmes suicidées, ne faudrait-il pas en appeler d’urgence à l’attention des politiques ?

Je suis un père divorcé qui a eu à souffrir d’une arme fatale actionnée par son ex-femme. En fin de compte, toutes les accusations contre moi ont été abandonnées, mais cette trahison m’a transformé pour toujours. Le processus fut cruel et gênant pour tout le monde, mais j’en ai tiré une leçon : si votre couple est condamné, par pitié, abrégez dignement ses souffrances. Prenez un après-midi pour vous asseoir à la même table que l’homme ou la femme que vous pensiez être de votre vie, un médiateur et une Thermos de café et construisez-vous l’avenir que vous n’aurez plus en commun. Vous en sortirez la tête haute, et peut-être même avec le chien. Et vous saurez que vos enfants, et les bons moments que vous avez forcément partagés, ont eu le respect qu’ils méritaient.

Mais si vous vous décidez pour une attaque à la déloyale, sachez aussi que les mensonges sont comme des balles – elles font parfois des victimes collatérales. Et il leur arrive même de ricocher pour venir percer votre cœur effrayé et désenchanté.


*James C. Coren est un pseudonyme. Vous pouvez lui écrire à cette adresse.

**Cet article est paru dans QuilletteQuillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques. Cette jeune parution, devenue référence, cherche à raviver le débat intellectuel anglo-saxon en donnant une voix à des chercheurs et des penseurs qui peinent à se faire entendre. « Quillette » aborde des sujets aussi variés que la polarisation politique, la crise du libéralisme, le féminisme ou encore le racisme. 

Laisser un commentaire