Société – Justice: Se reconstruire après un meurtre sous ses yeux étant enfant, il raconte :

Trente-huit ans après le meurtre de sa mère par son père dans un petit studio du Vieux-Nice, Rachid Lamara repart sur les traces d’une enfance effacée, une quête douloureuse et infinie

De sa mère, il lui reste une vieille photo cornée, au grain grossier. On y voit une femme brune, la quarantaine, pas grand-chose de plus. Il lui reste aussi deux articles de Nice-Matin qui racontent un fait divers sordide.

“L’époux éconduit tue sa femme de douze coups de couteau”, dit le titre. “Un drame de la séparation dans le Vieux-Nice”, écrit le journaliste. À l’époque, on ne parlait pas de féminicide.

“J’aime pas ce mot, “féminicide” de toute façon”, lâche Rachid Lamara. “C’est un assassinat. Mon père a assassiné ma mère. Il lui a mis douze coups de couteau. j’avais cinq ans.

“PERSONNE NE L’A PRISE AU SÉRIEUX”

C’était en octobre 1982, dans un petit studio miséreux et minuscule au 19 rue Neuve à Nice. Rachid Lamara n’a pas assisté au bain de sang. “Mon petit frère et moi, on avait été placés à la pouponnière de la DDASS. Mon père battait ma mère. Il buvait. Il était violent. Elle ne voulait plus le laisser rentrer à la maison. Il a forcé la porte et il l’a tuée. Il avait acheté un couteau. Il avait dit qu’il le ferait. Ma mère était allée voir la police plusieurs fois. Personne ne l’a prise au sérieux. J’en veux à tout le monde. Ce silence des autorités est insupportable!”

Après le meurtre, les orphelins ont été envoyés en Kabylie en Algérie où ils ont été élevés par leur grand-mère et leur tante aveugle “avec les moyens du bord, à la dure”.

“On nous arrachés de la France, arrachés de l’école, arrachés à notre vie”.

Dans le village, “tout le monde savait. A moi, on ne m’a rien dit. J’ai appris ça un peu par hasard”. Une langue qui se délie, quelqu’un qui parle un peu trop fort et le secret qui explose au visage de Rachid.

Longtemps, il a cru qu’il pourrait vivre avec cette blessure, que la douleur se tiendrait sage, tranquille. Il s’est marié, a eu deux enfants, s’est installé à Rouen, loin, très loin de Nice. Puis, il a eu 42 ans. L’âge qu’avait sa mère quand elle est morte.

Et la douleur s’est réveillée. Un animal qui lui dévore les entrailles. Ça fait un an qu’il est parti sur les traces de son enfance effacée, lancé dans la quête presque impossible de sa mère.

“L’autre jour, un petit jeune m’a ouvert les portes du studio où nous vivions à l’époque dans le Vieux-Nice. C’était sympa de sa part.”

 Rachid espérait y convoquer une odeur, un visage, la douceur du gâteau dans le four, la douceur des bras de sa mère. Mais rien. Rien n’est remonté sauf “les vagues de peur: quand mon père rentrait, j’avais cette peur tout le temps…”

7 ANS DE PRISON

Il reste à Rachid sa pochette. Pleine de documents: le rapport d’autopsie annoté, griffonné, barré d’inscriptions rageuses contre son père, des PV d’auditions, des traces administratives…

Rachid tente de retrouver chacun des témoins: la voisine qui disait que sa mère avait peur, le garçon de café, un pilier de bar qui connaissait bien son père…

Les retrouver, c’est un peu retrouver ma mère mais c’est difficile: beaucoup sont injoignables, d’autres sont morts…”

Son père est vivant. Il a fait sept ans de prison, est sorti en 1989, “s’est remarié”. Rachid, lui, a pris perpète. Condamné à être ce petit garçon qui a perdu sa mère. Jusqu’à l’obsession. Jusqu’à ne plus arriver à vivre…

Avec V.M

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