Lyon: Quand maltraitances est tabou pour la justice

Un frère aîné qui viole ses sœurs, une mère soupçonnée d’avoir fermé les yeux, une fratrie placée… Le tableau est sombre. Pourtant, la justice s’est arrêtée en chemin. C’est le sentiment de professionnels de la petite enfance qui se disent scandalisés par ce silence.

Elle a pris beaucoup de précautions pour nous contacter, pour nous parler et nous livrer ce cri du cœur. Parce que dans « sa branche professionnelle », ce n’est pas l’usage de s’exprimer dans la presse. Il lui faut « lancer l’alerte », nous confie-t-elle parce que « la justice n’a pas fait son travail », parce que l’avenir d’enfants est en jeu. Le tableau qu’elle nous dresse est sombre, comme souvent dans ces affaires traitées par l’Aide sociale à l’enfance, mais celle-ci a marqué tous les esprits. « Un cas d’école si on voulait illustrer la maltraitance », nous dit-on.

Des parents impunis

Cette famille nombreuse de l’Est lyonnais est suivie par les services sociaux depuis 2010. En 2016, les professionnels tirent la sonnette d’alarme. Tous les clignotants sont au rouge : conditions d’hygiène déplorables (crottes de chiens dans le salon), suspicions de violence parentale, climat familial d’inceste et surtout suspicions de viols du grand frère sur ses sœurs. Il faudra attendre 2017 pour que le juge des enfants décide de placer la fratrie et qu’une enquête soit ouverte visant l’aîné, âgé de 17 ans. Il sera condamné à 5 ans de prison pour agression sexuelle, dont 3 ans avec sursis et mise à l’épreuve.

Fin de l’histoire ? Oui pour la justice. « Le problème, c’est qu’elle s’est concentrée sur l’adolescent et a occulté le rôle des parents », assène notre interlocutrice.

Pour tous ceux qui s’occupent des enfants et pour les partenaires extérieurs, c’est le coup de massue. Ils ne comprennent pas pourquoi les parents et notamment la mère ne sont pas poursuivis pour négligences lourdes ou non-dénonciation de crimes. Ils s’étaient déjà étonnés du placement tardif de la fratrie : « Dès qu’il y a danger, normalement, la réaction est immédiate et parfois pour beaucoup moins. Là, les failles de la justice ont permis que les petites continuent de se faire violer pendant six mois ! »

Sur une note d’information interne que nous avons pu consulter, on lit ce témoignage d’une des filles de 10 ans qui a révélé les faits : « Ma maman a dit à A. de ne jamais recommencer avec moi. Elle lui a dit : “Ok avec ta copine mais pas avec tes sœurs”. Elle aime mon frère, elle ne veut pas qu’il aille en prison. » En punition, l’adolescent avait été privé de tablette. Outre les abus sexuels du fils aîné, les accompagnants pointent des maltraitances physiques et psychologiques « qui apparaissent comme un mode de communication ».

Là encore, ce sont les enfants qui racontent le piment dans la bouche, les coups de tongs, les tout-petits contraints de regarder des films d’horreur… Mais la parole enfantine, même massive, ne constitue pas une preuve. Malgré les multiples signalements, le procureur n’a pas ouvert d’enquête (1 ). Une autre professionnelle que nous avons contactée se dit « ulcérée » de savoir qu’un jour, ils rentreront chez eux : « On se dit : ils vont retourner en enfer car il n’y a pas eu de réponse pénale et aucune responsabilité mise en cause. » Comment expliquer à ces petits écartés du domicile familial que ce qu’ils ont vécu relevait de l’interdit si leurs parents ne sont pas condamnés même symboliquement ? Les éducateurs n’ont pas la réponse.

(1 ) Interrogé, le parquet de Lyon n’a pas souhaité s’exprimer sur ce dossier.

Source DL