“Maëlle, ce n’était pas du harcèlement scolaire”, elle n’est pourtant pas la seule de l’école

À la fin du mois de janvier, Maëlle (15 ans) a décidé de se donner la mort. Elle faisait l’objet d’un harcèlement de la part de plusieurs élèves du Centre Scolaire Saint-Joseph Notre-Dame à Jumet (Charleroi). Toute l’école a été particulièrement affectée par cet événement. L’enquête judiciaire est toujours en cours. Pour l’instant, le Parquet de Charleroi se refuse à tout commentaire.

“Maëlle n’a pas été victime de harcèlement scolaire, mais de harcèlement tout court. Ce qui est encore plus grave. Il n’y a plus de frontières entre la sphère de l’école et celle de la vie privée.” C’est ce que nous a expliqué le sous-directeur du Centre Scolaire Saint-Joseph Notre-Dame à Jumet, Dominique Conrardy.

Pourtant, nous avons recueilli plusieurs témoignages de parents d’élèves ou d’anciens élèves qui ont subi du harcèlement scolaire au sein de cet établissement. Parmi ces témoignages, il y a celui de Catherine Danis: “Un problème identique s’est présenté il y a cinq ans. Si je n’avais pas bougé, mon fils aurait subi le même sort que Maëlle. Il était en première secondaire. Rien n’était prévu pour faire face à ce genre de situations.”

Insistance

Lorsqu’elle a appris ce que son fils subissait, elle a pris le taureau par les cornes: “J’ai rencontré la responsable des éducatrices et l’assistante sociale du centre PMS (Centre Psycho-Médico-Social). On m’a répondu ‘Que voulez-vous qu’on fasse?’ Je leur ai dit qu’il ne fallait pas banaliser la situation. Une autre maman était dans le même cas que moi. Pendant trois mois, ses enfants pleuraient, vomissaient… à leur retour à la maison.”

Catherine Denis a plusieurs fois soulevé la question auprès du personnel de l’école: “En réponse à cela, on a envoyé le SAJ (NDLR. les Services de l’Aide à la Jeunesse) chez moi. On me reprochait un manque de communication avec l’école et d’être trop fusionnelle avec mon enfant. Heureusement que je l’étais! Sinon, je l’aurais retrouvé mort.”

Pédophiles

Et les harceleurs peuvent parfois aller très loin: “Ils ont inscrit mon fils sur tous les sites de rencontre après avoir pris une photo de lui. Ils ont indiqué qu’il était homosexuel. Par mesure de précaution, j’avais couplé mon compte Facebook au sien. Pendant deux mois, j’ai reçu des coups de fil pendant la nuit de plusieurs pédophiles de Jumet-Gohyssart. Ces messieurs ont envoyé des photos d’eux à poil. Mon fils n’avait que 12 ans. J’ai prévenu la préfète. Elle m’a répondu que les éducatrices ne lui avaient jamais parlé de ça. En moins de quinze jours, les têtes étaient tombées.”

À l’issue de cette année scolaire-là, elle a décidé de mettre son fils dans une autre école de la région. À l’Athénée Royale Les Marlaires à Gosselies. “Mais il ne s’y plaisait pas. Tous ses cousins et toutes ses cousines sont à Saint-Joseph. En plus, Saint-Joseph était à 50 mètres de la maison.” Il est donc retourné d’où il était venu.

Sanctions

Une autre maman a accepté de nous parler. Elle s’appelle Véronique Delmotte. “Trois de mes quatre enfants ont été harcelés à Saint-Joseph au niveau primaire. En 2009, ma fille aînée l’a même été par un prof. Je suis allé voir la direction. Elle m’a répondu qu’elle ne pouvait rien faire car la prof en question était nommée. J’ai ensuite contacté le papa d’une des filles qui harcelait la mienne. Elle a été sanctionnée par ses parents. Ils ont du demander eux-mêmes à ce qu’elle le soit au niveau de l’établissement. Si ce papa n’avait pas bougé, il n’y aurait rien eu.” 

Elle revient également sur ce qu’un de ses autres enfants a subi: “Mon fils, lui, on le poussait dans les escaliers. On lui crachait dessus. On le surnommait le petit intello tout simplement parce qu’il avait 95% à son bulletin. Par la suite, sa moyenne a baissé à 68%. Il a raté son CEB (NDLR. Certificat d’Études de Base). J’ai voulu le faire passer en première différenciée. La direction s’y opposait. Elle estimait qu’il devait refaire une sixième année.

Je me suis battue pour qu’il puisse changer d’établissementVéronique Delmotte, Maman

J’ai du écrire à la Communauté Française. Elle m’a dit que mon enfant devait répondre à l’un des trois critères pour pouvoir passer en première différenciée: il devait avoir 12 ans en décembre, avoir fait une sixième et l’avoir ratée, ne pas avoir obtenu son CEB. Mon fils répondait à toutes ces conditions. Je me suis battue pour avoir les documents requis afin qu’il puisse changer d’établissement.”

C’était en 2015. “Mis à part pour ma fille aînée, aucun autre harceleur n’a été puni malgré les noms, prénoms  et preuves des messages.” 

Pour tous ces cas que nous avons évoqués, des plaintes ont été déposées auprès de la police. Selon nos interlocutrices, elles ont toutes été classées sans suite.

Facebook

Sur Facebook, il n’est pas non plus très compliqué de trouver d’autres réactions qui vont dans le même sens. “Saint-Joseph Jumet… Pas étonnant!” écrit Jérôme De Nile.

Il en dit plus en commentaire d’une de ses publications: “Les pires années de ma vie là-bas. On me shootait dans les couloirs. Je ne faisais plus gym tellement j’avais peur. Je me changeais dans les couloirs de l’école, juste en mettant un jogging au-dessus de mon jean tellement j’étais effrayé. Et les profs n’ont JAMAIS rien fait. Une pute m’a abaissé mon pantalon en plein milieu de la cour et je me suis retrouvé à poil. Entouré de toute l’école. Direction, préfet, éducs, ils n’ont JAMAIS rien fait.

Un prof de sciences m’insultait de tapette devant toute la classeJérôme De Nile, Ancien élève à l’école Saint-Joseph à Jumet

Même les profs et je vais le citer car j’en ai plus rien à foutre. Monsieur Martin, prof de sciences, se foutait ouvertement de ma gueule devant toute la classe en m’insultant de tapette. Il me mettait des 0 pointés car je n’amenais pas d’araignées vivantes en classe. Mais t’inquiète que la belle gosse qui ne le faisait pas, elle, avait eu 10/10.” Sa mésaventure a eu lieu il y a dix ans.

Son ami, Can Bozkurt Aygün, garde également de mauvais souvenirs de son passage dans cet établissement: “Je me suis retrouvé en dépression à cause de cette école! J’étais mis à mal à cause des moqueries vis-à-vis de mon obésité et même les profs de gym s’y mettaient à la fin…”

Actualité

Tout au long de ces années, la direction a changé plusieurs fois. Mais si ces faits se sont déroulés dans le passé, Véronique Delmotte assure que le phénomène est toujours bien d’actualité au sein du Centre Scolaire Saint-Joseph Notre-Dame: “L’école dit qu’il y a des ateliers de parole. J’ai parlé avec des élèves qui se font harceler. Les éducatrices comme les profs leur répond qu’il y a bien plus grave dans la vie au lieu de les écouter et de les aider.”

Lorsque nous lui avons demandé s’il reconnaissait qu’un problème existait au sein de son établissement, Dominique Conrardy nous a répondu: “Je ne sais pas. Dans les classes, il y a toujours une tête de Turc. Aucun parent ne sait ce que ses enfants font avec leurs smartphones. C’est un problème de société. Je ne pense pas qu’il y ait plus de cas de harcèlement chez moi qu’ailleurs.”

Il en veut pour preuve que deux enfants ont rejoint le Centre Scolaire Saint-Joseph Notre-Dame en cours d’année parce qu’ils étaient harcelés ailleurs.

Avant Maëlle

Pour sa défense, le sous-directeur du Centre Scolaire Saint-Joseph Notre-Dame à Jumet énumère les mesures prises pour lutter contre le harcèlement scolaire avant que le drame ne survienne.

“Nos élèves du premier degré ont une heure d’accompagnement incorporée dans leurs grilles horaires. Durant cette heure, ils écoutent, ils communiquent…” En ce qui concerne ce point précis, nous avons pu consulter l’une de ces grilles horaires dans un journal de classe et nous n’avons pas pu trouver trace de cette heure d’accompagnement.

Il ajoute: “Il y a une assistante sociale à demeure. Tout le monde sait qu’une assistante sociale se doit de respecter un secret professionnel. Le centre PMS a son bureau au sein même de l’école. Une infirmière est à disposition une fois par semaine. Des espaces réguliers de parole sont organisés. C’est un espace de partage où l’aspect préventif est mis en avant.”

Plusieurs élèves ont pourtant affirmé qu’ils n’avaient pas connaissance de ces espaces de parole: “C’est possible. Je n’y ai jamais assisté. Tous nos profs ne sont pas obligés d’y prendre part. Il est aussi logique que des élèves qui sont là depuis seulement deux ou trois ans ne soient pas au courant.”

Mais Dominique Conrardy conteste le fait que son école reste inactive dans le combat contre le fléau du harcèlement: “Un inspecteur de police et un magistrat sont même venus en classe l’année dernière pour parler des dangers du smartphone.”

Plusieurs autres initiatives sont en cours d’étude pour améliorer le dispositif en place.