Meurtre : Julie Van Espen, un an déjà

Près d’un an après le décès choquant de Julie Van Espen, une étudiante de 23 ans tuée le long du canal alors qu’elle rejoignait des amis à vélo à Anvers, l’enquête judiciaire touche enfin à sa fin. Seul le rapport complet des experts psychiatres fait encore défaut. Le meurtrier de la jeune femme, Steve Bakelmans, attend son procès d’assises, en prison cette fois. 

Le meurtre lui-même, survenu le 4 mai dernier, a livré quasiment tous ses secrets, rapidement après la découverte du corps de la jeune femme. L’enquête et la reconstitution n’auront pas été déterminantes. L’auteur présumé, 40 ans, avait en effet réitéré les gestes posés sur sa victime dès son arrestation le 6 mai 2019. Steve Bakelmans, cueilli après diffusion d’images de vidéosurveillance prises dans la zone où l’étudiante a été retrouvée, a reconnu l’avoir étranglée après que celle-ci se fut défendue alors qu’il cherchait à abuser d’elle. 

L’ADN du meurtrier présumé, un violeur récidiviste, n’a pas pu être lié à de nouveaux faits de mœurs. Les enquêteurs se consacrent désormais aux derniers détails pour peaufiner l’enquête de moralité, tant dans la famille qu’auprès des amis de l’auteur, qui vivait en décrochage de la société. 

“Son seuil de frustration n’est pas optimal”

Le juge d’instruction attend surtout le rapport définitif du collège d’experts psychiatres et de psychologues qui a analysé l’individu au cours des ans. L’un de ces psychiatres avait rencontré Steve Bakelmans en 2016 après le viol avec violences de son ex-compagne. Il l’avait décrit comme un homme “antisocial, narcissique et avec une haute estime de lui-même”. L’intéressé expliquait l’agression par son besoin de reconnaissance et d’affection. “Vu son seuil de frustration qui n’est pas optimal, le risque de réponse impulsionnelle augmente sensiblement”, avait conclu le psychiatre. Comprenez que le risque de récidive était bien là, et pourtant la justice est restée sourde à ces mises en garde.

La pulsion incontrôlable. C’est précisément ce qu’il se serait produit le 4 mai 2019 le long du canal Albert à Anvers, lorsque Julie Van Espen est passée à vélo devant son meurtrier. La frustration qui rongeait Bakelmans, alors sans-abri, a été telle qu’il a été pris d’une pulsion agressive. Il a poussé la jeune femme de son vélo, l’a tirée un peu à l’écart, l’a rouée de coups et a tenté de la violer. Mais Julie Van Espen s’est défendue de toutes ses forces, et l’homme l’a étranglée. “Si vous observez la personnalité de Steven Bakelmans et son contexte de vie, alors vous comprenez qu’une telle éruption de violence était inévitable”, résume aujourd’hui le psychiatre judiciaire Rudy Verelst dans une rétrospective de l’émission Telefacts (diffusée ce soir à 21h30 sur VTM). 

En attendant une nouvelle audience

Pourquoi les spécialistes qu’il a rencontrés au cours de son parcours criminel n’ont-ils pas tiré la sonnette d’alarme? En 2004, l’homme alors âgé de la vingtaine avait déjà été condamné à 30 mois de prison pour le viol d’une dame qui avait voulu lui porter secours alors qu’il était SDF. À ce moment-là, tout indiquait déjà l’une de ces pulsions violentes analysées plus tard par différents spécialistes des troubles comportementaux. Steve Bakelmans avait appelé sa victime pour manger ensemble tôt dans la soirée. Mais à peine entré à son domicile, il s’en était pris à elle. Le violeur avait purgé sa peine jusqu’au bout et suivi docilement une thérapie pour contrôler son agressivité. 

En octobre 2016, le scénario s’était malgré tout répété. Steve Bakelmans avait pénétré dans l’immeuble à appartements de son ex-petite-amie, profitant d’une porte d’entrée restée ouverte. Il avait fait irruption dans son appartement et, déchaîné, l’avait violée et battue. Il avait alors écopé de quatre ans de prison pour ces faits très lourds mais la peine n’avait pas encore été exécutée: Steve Bakelmans avait immédiatement fait appel de la décision du tribunal correctionnel et vivait toujours libre en attendant une nouvelle audience, qui se faisait longuement attendre. 

“Le psychiatre disait qu’on pouvait encore faire quelque chose pour lui”

Mais Steve Bakelmans semblait aussi maître dans la manipulation, dont de ses proches. Son oncle Jean-Pierre explique dans “Telefacts” comment il s’était fait piéger, à chaque fois, par son neveu: “Steve présentait toujours les choses comme si c’était ces femmes qui l’avaient en réalité séduit. Ce qui, avec le recul, n’était évidemment pas vrai. Mais il nous jetait de la poudre aux yeux à chaque fois. Même le psychiatre qui le suivait à Louvain pour le traitement ambulatoire que nous lui avions organisé ne voyait en lui pas l’ombre d’un danger. ‘Ma conclusion est que Steve n’est pas du tout agressif. On peut arriver à quelque chose avec lui’. C’était son avis juste un an avant le meurtre de Julie”, s’étonne encore Jean-Pierre Bakelmans. 

Le Conseil supérieur de la Justice s’est penché sur le dossier Bakelmans afin de comprendre où la justice avait failli pour prévenir ce meurtre. L’an dernier, elle a conclu son enquête interne en posant une liste de trente conseils adressés tant à la police qu’à la justice pour mieux appréhender les crimes sexuels. Une grande partie de la population s’était indignée que l’individu ait pu profiter de l’arriéré judiciaire, voire de laxisme selon certains, pour pouvoir continuer à évoluer librement dans la nature malgré la gravité et la nature des faits, qu’il ne démentait pas. Les parents de Julie avaient écrit une lettre ouverte adressée à tous les magistrats qui ont eu affaire au meurtrier de leur enfant: “Julie serait encore en vie si vous aviez pris vos responsabilités à tous les niveaux de la Justice”. 

Le procès d’un homme, ou de la Justice?

L’un des avis émis par le Conseil supérieur de la Justice est que, pour prendre une décision en tout état de cause, le juge reçoive un bilan complet du profil du violeur. De la sorte, il pourra mieux évaluer les risques de récidive et l’opportunité d’une détention préventive, d’une libération anticipée ou d’un report de l’exécution de la peine. Via l’enquête en cours, on saura enfin l’étendue exacte du parcours criminel entier de Steve Bakelmans. Le jury d’assises entendra comment l’enfant est devenu un adolescent incontrôlable et comment il a atterri, très jeune, en psychiatrie. À 19 ans, on sait qu’il vivait déjà de vols et cambriolages. Et qu’il commettait son premier viol – le premier connu de la justice – en 2004. La cour entendra aussi ce qui a poussé le tribunal d’application des peines à le libérer après trois mois de détention préventive pour les faits commis en 2016 et ce malgré ses antécédents. 

Le procès de Steven Bakelmans sera donc indirectement aussi celui des rouages de la justice car, au-delà du drame pour la famille de Julie Van Espen, on attend de comprendre où et par qui les fautes ont été commises. Naturellement, le jury populaire ne pourra juger que les faits du 4 mai 2019 et devra se concentrer sur la responsabilité individuelle de Steve Bakelmans et non sur le contexte judiciaire. Le meurtrier ne doit donc pas espérer de complaisance pour autant. En attendant le procès, il vit désormais à la prison d’Anvers, terrifié par les autres détenus. En prison, les violeurs n’ont pas bonne presse. Il ne reçoit plus la visite que d’une seule connaissance: une ex-compagne avec qui il était justement en conflit au moment où il a déversé sa rage sur Julie Van Espen. Encore un point d’ombre que le procès devra éclaircir.