Procès de l’inceste : Vous n’avez aucune escuses !

Le procureur a requis 16 ans contre le père des huit enfants fracassés par leurs parents maltraitants. La mère, qui comparaissait libre, écope de 36 mois, dont six ferme.

«Nous ne sommes pas dans un roman de Zola (faisant allusion aux «Rougon-Macquart») mais au XXIe siècle. L’ampleur de leurs péchés, leur durée, leur gravité, le nombre de victimes, le temps pour que la garde leur soit retirée… Les mots me manquent pour décrire l’horreur vécue par ces enfants détruits par des parents incapables d’assumer leur rôle.» Devant la Cour criminelle de la Broye et du Nord vaudois, le procureur Christian Maire a livré hier un réquisitoire en phase avec son acte d’accusation, détaillant les incestes, les viols, les contraintes sexuelles, les coups, la pornographie (films), les menaces, les humiliations et les graves manquements éducationnels de ce couple originaire des Ormonts durant plus de dix ans.

Intimement convaincu de la culpabilité écrasante du Vaudois à l’AI (41 ans) et de la complicité active de sa femme (42), le magistrat n’a trouvé qu’une seule circonstance atténuante: la maman était menacée et abusée, elle aussi, par son mari. Pour lui, le contexte familial – faiblesse d’esprit des coaccusés, troubles de la personnalité, géniteurs débordés – ne doit pas avoir d’incidences sur la peine.

Pas de théorie du complot

«Le parcours de vie difficile du prévenu n’est en aucun cas une excuse. Il se moque de la justice. Seul son plaisir et ses pulsions comptent. C’est un être bestial et primitif, un grand danger pour les siens. Et on doit l’entendre vomir sur ses enfants et les traiter de menteurs, un couteau de plus dans le cœur de son aînée (qui a dénoncé les faits avec sa cadette en 2015), assise ici courageusement depuis trois jours. Il leur a même appris à mentir à la police. Sa théorie du complot ne résiste pas à l’examen», développe le parquet.

«Le degré de maturité et le vécu de la coaccusée ne l’excusent pas non plus. Comment baigner dans cet environnement et ne pas réagir? Pire, elle a délibérément caché les abus. Même si on peut reprocher aux intervenants sociaux de ne pas avoir fait plus vite, son devoir va au-delà de parler au SPJ (Service de protection de la jeunesse, mandaté depuis 2001). Elle devait aller à la police, voire prendre la fuite. Malgré tous ses doutes quant à son mari, elle le laisse seul avec les enfants.»

Le procureur Christian Maire s’est encore arrêté sur les conséquences post-traumatiques dramatiques pour les huit membres de la fratrie, âgés de 4 à 22 ans. Trois majeurs et six mineurs, fragilisés, en carence affective, relationnelle et sociale, en manque de repères et de cadre. Leurs progrès sont réjouissants depuis leur placement après l’arrestation de leur père en 2015.

«Protégez ces enfants»

S’agissant de la responsabilité pénale, le ministère public retient une diminution légère pour monsieur et moyenne pour madame. En outre, il estime que les conditions de l’internement pour le principal prévenu ne sont pas réalisées et que le risque de récidive reste limité au cadre familial. Un traitement ambulatoire doit être en revanche prononcé. Seize ans d’emprisonnement sont requis pour lui et 36 mois, dont six ferme, pour son épouse.

Du côté des parties civiles, toutes ont enjoint le tribunal de reconnaître le pervers coupable. «Ma mandante – la grande sœur (22 ans) – en a besoin pour se construire, elle accouchera le mois prochain, note Me Maëlle Le Boudec, elle est venue le voir mentir, lui dire qu’elle est plus forte et qu’elle n’est plus sous emprise. Elle n’a pas vacillé. Toutes les sonnettes d’alarme ont sonné dans le vide. Elle a fait voler en éclats une chape de plomb.» Sa consœur, Me Lory Balsiger, avocate de la deuxième fille (21 ans) du couple, a également insisté sur la force de sa cliente: «Il fallait se détacher du cercle familial. Elle a surmonté la honte, la loi du silence, les pressions. Elle a enfin compris que ces actes n’étaient pas normaux. Ses parents la traitaient de retardée mentale. Cet homme doit être empêché de récidiver.»

Enfin, Me Xavier Rubli, représentant le premier garçon (19 ans) de la famille, ainsi que les cinq mineurs absents des débats, a plaidé contre «l’être humain. Un ogre, une bête, un monstre, ça n’est pas le sujet. Il faut juger les actes. On y découvre l’horreur absolue. L’hygiène, le bidonville, la négligence, l’animalité, la sous-alimentation, des enfants qui puent l’urine et le caca, étranglés, jetés dans les escaliers, des garçons qui portent des chaussures de filles. Et, en plus, les abus. Rien ne répare ça. Je vous en conjure. Protégez ces enfants de leur père.»

«Sa propre mère lui disait qu’elle était laide et qu’elle ne trouverait jamais de mari. Et elle devient l’épouse d’un pervers narcissique, plaide à son tour Me Laurent Gilliard, conseil de la mère, monsieur a le droit de cuissage. Quand elle parle au SPJ de ses doutes, on l’envoie faire une thérapie de couple. Ou on lui dit qu’elle exagère ou encore qu’elle s’inquiète trop. Elle perd pied. Vous devez tenir compte de ce que son mari lui a fait subir et des alertes au SPJ. Elle n’est ni complice de viol ni d’inceste. Elle admet avoir failli à son devoir d’éducation. Concluez à une peine moins sévère, compatible avec un sursis total.»

«Et si tout était faux?»

Avocat du père de la fratrie, Me Loïc Parein, assisté de Me Jonathan Rutschmann, s’est lancé dans une folle plaidoirie: «Et si tout était faux? Face à l’indicible, le premier réflexe, c’est l’excès pour compenser le vide. Il faut examiner chaque accusation avec scrupule, de qui elles proviennent et leurs variations. On leur laisse leurs enfants (curatelle dès 1997), même s’ils sont débordés. On les confronte à leurs manquements (hygiène, insalubrité…) et ça échoue. Il n’y a pas d’intention de mauvaise éducation. Sans la répétition des accusations de viol en octobre 2016 lors de la libération de mon client, celui-ci comparaîtrait libre. Deux autorités, dont le ministère public ici présent, avaient conclu au doute. Et s’il y avait un doute sur tout le reste? L’experte a exclu le diagnostic de pédophilie de même que la figure du prédateur. Ouf! Votre autorité doit pouvoir rendre un jugement sans crainte d’être critiqué, sans être prise en otage. Quand il n’y a rien, on acquitte.»

Le verdict sera connu d’ici à la fin du mois. (Le Matin)

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