Question- Droit : Les Enjeux et limites de la médiation familiale

Radio Capitole vous propose aujourd’hui le point de vue de notre éducateur spécialisée :

     Aujourd’hui, la médiation familiale connaît un succès médiatique sans précédent en matière d’accompagnement social et familial. Elle est souvent présentée comme LE moyen concret de résolution du conflit conjugal, voire familial. Il ne se passe pas une semaine sans que de nouvelles initiatives, congrès, colloques, séminaires, réunions et groupes de travail se mettent en place sur ce thème avec force publicité. De façon semblable, on assiste à l’institutionnalisation de la médiation familiale et à la création d’une nouvelle profession à travers le diplôme d’État de médiateur familial.

Aujourd’hui nécessaire et intéressant d’apporter ma pierre à l’édifice en proposant une réflexion sur l’évolution que constitue cette nouvelle forme d’accompagnement du conflit des couples et des familles.

En effet, la nouvelle approche du conflit familial, que représente la médiation familiale, ainsi que le contexte juridique actuel avec la nouvelle loi sur le divorce – entrée en application en janvier 2005 –, ne peuvent que questionner l’approche psychanalytique de l’intervention auprès des couples et des familles, qui a toujours été la mienne. Dans tous les cas, il faut aujourd’hui sérieusement y réfléchir, car il semble qu’ils vont modifier considérablement l’approche de la séparation et du divorce à l’heure où tout est mis en œuvre pour, d’une part, diaboliser le conflit et son expression et, d’autre part, favoriser le développement de la médiation familiale.

On sait combien les personnes qui souffrent ont besoin du conflit pour entamer le processus de deuil nécessaire à leur survie psychique, et les voilà confrontés à un choix sociétal qui, à leurs yeux, peut apparaître comme une négation de leur souffrance. Comment permettre à ces personnes de ne pas se sentir coupables de souffrir, de détester cet autre qui leur fait si mal alors que, par ailleurs, tout semble indiquer que cette souffrance doit obligatoirement s’évacuer le plus raisonnablement et calmement possible ?

Cette confrontation n’est pas sans rappeler le débat qui a traversé le monde judiciaire, autour de la forme de procédure de divorce à choisir, et toute la publicité faite au divorce, par consentement mutuel ou à l’amiable, au détriment du divorce pour faute ou contentieux. Ici aussi, les personnes engagées dans ce type de procédure et leurs avocats ont été montrés du doigt comme si, pour bien divorcer, il fallait choisir une forme non conflictuelle, rapide et sans éclat.

En essayant de dire cela, en tentant d’exprimer mes questions et mes incertitudes, j’ai parfaitement conscience de questionner toute une approche qui rassure, conforte et, surtout, va dans le sens du discours actuel qui porte, d’une part, sur la dédramatisation et la banalisation de la séparation conjugale et, d’autre part, en parallèle et ce n’est pas sans relation, sur le processus de « dé-judiciarisation » et de simplification de la procédure de divorce.

Exprimer publiquement ce questionnement pourrait être vécu par certains comme le jet d’un pavé dans la mare mais ceci ne correspond nullement à mes intentions. L’opposition entretenue par certains entre les Espaces Rencontre et la médiation familiale apparaît à mes yeux ne reposer sur aucun fondement théorique ou clinique. Au contraire, la réflexion d’équipe et l’analyse des médiations familiales pratiquées par mes collègues et moi-même, dans les trois services que j’ai contribué à créer, m’amènent aujourd’hui à refuser tout discours militant et à considérer ces formes de prises en charge comme différentes, mais tout aussi respectables et importantes.

« Le maintien des relations enfants-parents à l’épreuve… : « Il me semble important d’insister ici sur le fait que ces différentes démarches ne s’adressent pas aux mêmes personnes ou tout du moins pas au même stade de leur crise, et qu’il n’y pas de réponse universelle efficace à toutes les situations, quelle que soit la qualité du professionnel concerné. Ceci doit nous inciter, d’une part, à aborder ce sujet avec beaucoup de modestie et, d’autre part, à cerner les limites que nous devons respecter dans nos champs d’action respectifs. Il s’agit, me semble-t-il, d’une condition très importante si l’on souhaite offrir une action de qualité à des personnes déjà confrontées à la souffrance qu’engendre la crise affective grave qu’ils traversent. »

Comme les Espaces Rencontre, la médiation familiale est à mon avis un outil non négligeable d’accompagnement du conflit conjugal et familial auquel, à ce titre, l’AFCCC, avec son expérience reconnue d’approche psychanalytique du couple et de la famille, doit apporter sa contribution et sa réflexion spécifique.

Les textes d’aujourd’hui questionnent d’autant plus qu’aucune limite ne semble réellement posée à l’intervention des médiateurs, à l’exception du code de déontologie des médiateurs . Voir code de déontologie de l’APMF (Association pour… qui, dans sa forme volontairement positive, laisse aux seuls médiateurs l’initiative de limiter eux-mêmes le champ de leur intervention dans la crise familiale.

Poser ce cadre, accepter de limiter son intervention, n’est pas chose simple quand on sait que, malgré toute l’impulsion médiatique faite autour de la médiation, très peu de personnes ou de couples se dirigent vers ce type de démarche. Le risque s’avère réel que, pour remplir leurs permanences, les médiateurs élargissent eux-mêmes leur champ de compétences et acceptent de recevoir des personnes qui ne relèvent pas d’une médiation familiale. Dans un tel contexte, il apparaît essentiel de réfléchir aux enjeux, aux limites, aux indications, mais également aux contre-indications de cette nouvelle forme d’aide aux couples en conflit.

La médiation familiale : une mesure d’accompagnement du conflit familial

Pour présenter succinctement l’approche spécifique de la médiation, qui est celle de cette association, voici la définition du rôle du médiateur proposée dans la plaquette présentant ce service :

« Le rôle du médiateur est :

au moyen d’un accompagnement du conflit familial, de faciliter ou de permettre la progression vers une transaction dont seules les parties auront la responsabilité, à charge pour elles de requérir avis auprès de leur conseil si elles en ont un;

au cours de cet accompagnement, de favoriser une communication progressive et suffisamment explicite permettant la préparation de cette transaction.

Cette préparation se fait par des prises de conscience successives de chacun en présence de l’autre. Grâce à cette verbalisation et à cette écoute réciproque, rendues possibles par l’intervention des tiers neutres que sont les médiateurs, chacun peut ainsi progresser vers une meilleure compréhension des enjeux du conflit et en tenir compte dans son propre positionnement vis-à-vis de l’autre. »

Le processus de médiation familiale

Le processus de médiation familiale est fondé sur l’hypothèse de départ qui implique que les sujets ont, en acceptant ou en sollicitant la médiation, accepté de recourir à l’aide d’un tiers pour aborder les difficultés que représentent leur séparation et ses diverses conséquences. Sans vouloir dresser ici une méthodologie « modélisatrice » de la médiation familiale, je choisis d’en dégager plusieurs phases qui semblent caractéristiques :

Verbalisation de la demande. Le premier entretien est une étape fondamentale car il va permettre de prendre connaissance de la situation. Quand il s’agit d’une médiation qui fait suite à une décision de justice, sa lecture et son contenu vont servir de support à ce premier contact avec les parties. Qu’en comprennent-ils ? Pourquoi ont-ils accepté cette proposition ? Qu’attendent-ils de cette médiation ? Ces questions sont importantes car elles permettent de situer où en est chacun de son désir d’être là, en présence de celui avec lequel il est en conflit.

Quand il s’agit d’une démarche volontaire, il faut aussi vérifier le pourquoi de leur présence dans cet espace, ce qu’ils savent de la médiation en général, et du rôle du médiateur en particulier, ce qu’ils peuvent dire l’un et l’autre de leur situation et de leurs attentes quant à la médiation qu’ils ont sollicitée

Comme on peut le constater, qu’il s’agisse d’une orientation par le juge ou d’une démarche volontaire, le souci est ici de faire verbaliser par chacun sa demande de médiation familiale. De même, ce premier contact permettra aussi de poser le cadre de la médiation, d’en vérifier l’acceptation par chacun et de déterminer ensemble les conditions dans lesquelles s’effectuera cette démarche.

Élaboration de la demande. Une fois vérifiée l’effectivité de l’accord des parties pour une démarche de médiation, celle-ci peut alors s’engager par une série de quelques entretiens d’élaboration (littéralement : mise au travail), de la demande de médiation.

Les éléments apportés, vécus comme faisant conflit, sont souvent concrets et peuvent toucher tous les aspects pratiques d’une séparation. Les biens, les questions éducatives, les pensions alimentaires et l’exercice conjoint de l’autorité parentale sont sujets à empoignades et affrontements. Ces diverses questions apparaissent comme autant d’éléments permettant de dire ce qui est vécu comme une injustice, au moment de la séparation.

À y regarder de plus près, on peut facilement se rendre compte qu’ils étaient, de part et d’autre, souvent considérés comme le mode de fonctionnement normal du couple dans sa vie de tous les jours, et dans lequel chacun « trouvait son compte ». La tentation pour le législateur, et, ce qui est plus inquiétant, pour le médiateur familial, est souvent grande de proposer des solutions « de bon sens » et de transformer cet espace de parole en un lieu de négociation, qui prend en compte les intérêts de chacun afin de ne léser ni l’un ni l’autre des deux opposants. Comme si pour bien se séparer, à notre époque, il fallait surtout éviter ce qui confronte !

Ne peut-on parler ici, au minimum, de sous-estimation des mécanismes inconscients qui font ou défont le couple humain, dont J.-G. Lemaire

Voir travaux de J.-G. Lemaire. a si bien décrit les articulations autour du choix inconscient du partenaire, mais aussi du fonctionnement inconscient de ce binôme ? Quand on sait combien l’autre est important, dans ce qu’il permet à chacun des membres d’un couple d’exister et de vivre son quotidien, comment peut-on penser qu’une simple négociation de quelques heures sera suffisante, quelle que soit la qualité du médiateur, pour, dit-on la plupart du temps, « protéger l’intérêt des enfants » issus de cette union ? C’est souvent précisément dans cette phase qu’il est essentiel que s’exprime le conflit. Ici, se situe sans doute l’une des difficultés majeures de la médiation, à savoir : prendre en compte le conflit, permettre sa verbalisation mais sans chercher à le traiter ou à travailler sur son origine comme cela se fait dans un processus de thérapie.

Cette phase de « déballage » va permettre de situer comment chacun se positionne vis-à-vis de l’autre. Reproches et critiques vont pouvoir se dire, mais d’une façon autre que durant les scènes de ménage ou devant le juge aux Affaires familiales. La présence du tiers que représente le médiateur doit, en effet, tendre à ce que ces remarques soient entendues, non seulement par celui à qui elles sont adressées, mais aussi par celui ou celle qui les formule.

Cette manière de se situer, de questionner et de favoriser l’élaboration dans la réalité du vécu de l’individu, a pour objectif de lui permettre de prendre conscience de ce qui l’a mis en souffrance. Ces prises de conscience successives en présence de l’autre sont, dans une approche psychanalytique de la médiation familiale, la condition essentielle pour accéder à ce que le conflit prenne sens, peu à peu, pour chaque personne. Cette verbalisation et cette écoute réciproque rendues enfin possibles vont, en effet, permettre à chacun de progresser vers une meilleure compréhension des enjeux du conflit et de tenir compte des positionnements psychiques vis-à-vis de l’autre.

Ce cheminement se fera à un rythme individuel mais le rôle du médiateur y est capital, car il y va de sa responsabilité de veiller à ne pas laisser les personnes se découvrir, et abaisser trop rapidement leurs propres défenses psychologiques.

Le risque de pouvoir se mettre en danger semble réel dans le contexte émotionnel de colère, d’affrontement et de procédure qui est souvent celui des personnes reçues et qui, pour certaines, ne se sont quelquefois pas adressé la parole depuis plusieurs mois ou années. De la capacité du médiateur à permettre cette verbalisation et ces effusions, et de la sécurité qu’il va proposer aux parties, dépendra la suite possible la médiation.

Phase charnière. Nous voici ici parvenus à une phase que certains décrivent comme la « phase ou l’entretien charnière » de la médiation familiale. Le sac étant vidé, la souffrance de chacun un peu mieux reconnue et souvent pour la première fois perçue par l’autre, les termes de la transaction vont, peu à peu, pouvoir se poser.

Pour notre part, la méthode utilisée sera la même que celle décrite précédemment. Les points faisant objet de litige seront posés un par un, et les arguments de chacun interrogés par le médiateur, non par souci d’une quelconque justification mais dans le but recherché de permettre qu’ils prennent sens pour tout le monde.

Comme on peut facilement le vérifier, la médiation familiale est tout sauf une négociation d’intérêts ou une simple aide à une meilleure communication, et l’on se trouve ici bien loin d’une négociation ou du rôle de négociateur attribué par certains aux médiateurs. La négociation entre deux personnes sous-entend une attitude de compromis qui se conjugue mal avec l’aspect fondamental des enjeux inconscients d’une séparation de couple. Au contraire, encourager chacun à défendre ses arguments, à prendre conseil auprès de ses avocats et à ne pas céder à la pression de l’autre, si cela ne correspond pas à ce qu’il souhaite lui-même vraiment, apparaît comme le seul moyen possible de parvenir à un véritable processus psychique de médiation familiale ;

Protocole d’accord. C’est ce qui a amené à systématiser l’élaboration « d’un projet de protocole d’accord », avant que ne soit rédigé le protocole final, qui sera remis au magistrat ou qui deviendra l’accord concret entre les parties. Ce projet est par conséquent écrit par les parties, à charge pour chacune d’en vérifier la légalité et le contenu auprès de son conseil.

Ici aussi, nul besoin de précipiter la signature d’un document qui va engager la seule responsabilité de son signataire. « Reformulations » et modifications font partie du temps d’élaboration et sont nécessaires afin que les parties s’approprient l’évolution de leur situation.

Si ce temps est escamoté, le risque est important que les personnes parvenues à un accord, plus ou moins accepté par elles, aient le sentiment de s’être fait piéger et se trouvent confrontées à une situation inadaptée à leur réalité psychique. Le conflit a alors toutes les chances de resurgir à plus ou moins long terme mais, cette fois, ne pourra plus se situer sur les aspects matériels et financiers, qui seraient, le cas échéant, liquidés par la médiation, mais sur le seul lien restant encore entre les deux parties : leurs enfants ! C’est ainsi qu’il n’est désormais plus rare de voir arriver en Point Rencontre des parents qui, pourtant, avaient élaboré et signé un protocole d’accord suite à une médiation. Face à ce risque tout à fait admis, il est de la responsabilité du médiateur de mettre en place des protections à l’adresse des parties concernées.

En résumé, on peut affirmer que ce travail d’élaboration, de verbalisation et d’accompagnement des parties doit permettre à chacun de progresser vers les conditions d’une perception différente de la réalité de l’autre, mais également de sa propre réalité. Placée à ce niveau de travail, la médiation familiale, si elle permet un tel cheminement, peut jouer un rôle prépondérant, dans le positionnement de chaque personne vis-à-vis de la situation, mais aussi dans la reconnaissance de la place de l’autre. La signature ou non du protocole d’accord prend alors beaucoup moins d’importance que l’intégration psychique du principe d’altérité qu’aura permis cette médiation familiale.

Les contre-indications de la médiation familiale

Pour conclure ce travail de réflexion il semble important, à partir des éléments abordés précédemment, d’essayer de définir les contre-indications de la médiation familiale. Ceci est doublement nécessaire pour celui qui décide – le plus souvent le magistrat –, mais aussi pour le praticien qui doit à tout moment se poser la question de la bonne indication et, a fortiori, de l’éventuelle contre-indication de sa mise à contribution.

Comme expliqué précédemment, les premières séances d’une médiation familiale, à la lecture même de la décision de justice – dans le cas de médiations y faisant suite ou dans le cas de médiations volontaires –, sont une mise à plat de tous les griefs et injustices ressentis par chacun et causés par l’autre. Suivant l’approche clinique du médiateur, ce déballage sera autorisé ou ne le sera pas. Dans une approche psychanalytique où le conflit a tout son sens et son utilité, il est nécessaire et fera l’objet de toutes les attentions. En effet, il permet de mesurer la capacité de chacun à verbaliser ses ressentis, à dépasser le stade du simple règlement de compte et à envisager la possibilité de s’entendre reprocher par l’autre ce qui a été jugé par lui comme irréparable. De plus, et cela n’est pas négligeable, ces premiers entretiens sont capitaux pour permettre l’évaluation, par le médiateur, de la faisabilité ou non de cette médiation.

En d’autres mots, cette exposition de reproches, de cris, de larmes et les réactions qu’elle va provoquer, vont permettre un diagnostic préalable d’indication ou de contre-indication à la médiation familiale qui est à poser afin de mesurer non seulement la capacité de chacun à entrer dans cette démarche mais aussi la non-dangerosité de celle-ci. Cette évaluation est effectivement indispensable et engage la responsabilité professionnelle du praticien concerné.

Le code de déontologie des médiateurs familiaux [4][4] Voir code de déontologie de l’APMF., dans un souci volontairement positif, ne définit pas précisément d’indications à la désignation d’un médiateur familial. Il revient donc au praticien de fixer lui-même des limites précises à son cadre d’intervention, qui seront clairement signifiées et acceptées par chacune des parties concernées, mais aussi, si besoin est, par le magistrat qui désigne le médiateur.

Au-delà de ce qui a été précédemment développé, il semble important de citer les points qui peuvent amener soit à refuser la mise en place d’une médiation familiale, soit à en refuser la poursuite.

La non-séparation effective des parties concernées par la médiation

Tout d’abord, il est très important de préciser ici que seules des personnes physiquement séparées sont reçues en médiation. Il est clair qu’en se positionnant ainsi, on se différencie des textes officiels ou de certains auteurs qui considèrent qu’« un médiateur familial pourrait intervenir à tout moment d’un conflit familial ».

Pourtant, il ne s’agit nullement d’un point de détail mais d’une condition essentielle pour que puisse commencer un authentique travail de « désintrication » du conjugal et du parental. Bien que la séparation physique entre deux êtres ne signifie en rien leur séparation psychique, il est ici aussi essentiel qu’ils aient mis en place une certaine distance entre leur vécu conjugal et notamment sexuel, et leur vécu parental.

Si ce n’est pas le cas, le risque est alors très grand que la médiation ne se transforme en travail d’aide à la décision de séparation, avec toute la difficulté que suppose un travail de cette nature que la seule formation à la médiation familiale, même dans sa nouvelle formule, ne permet pas. Il s’agit beaucoup plus du rôle du conseil conjugal ou de la thérapie de couple, que d’accompagner deux personnes dans leur cheminement commun face aux difficultés qu’ils rencontrent dans cette crise de couple.

Ce chemin est souvent long et ne peut être limité dans le temps comme l’est la médiation familiale. De plus, il ne doit en aucun cas être facilité par une quelconque intervention extérieure si l’on ne veut pas que les deux membres de ce couple soient privés de la fonction essentielle que représentent les doutes, les hésitations, les souffrances, les démarches. Toutes choses foncièrement utiles à l’indispensable travail d’élaboration psychique auquel les couples doivent se confronter, s’ils envisagent de mettre fin à leur histoire d’amour commune.

N’est-il pas ici nécessaire que chacun s’interroge sur les risques d’effet pervers de cette attitude sociale de plus en plus répandue qui, sous le prétexte avancé et légitime d’offrir une aide à des personnes en situation douloureuse, peut, en proposant une facilitation très poussée de la mise en œuvre et en réalité des séparations conjugales, compromettre la nécessaire et fondamentale confrontation aux conséquences d’un tel choix ?

C’est dans ce sens aussi qu’il semble impératif que le désir de promouvoir la médiation familiale comme le mode de résolution du conflit familial ne vienne pas parasiter l’adhésion indispensable de chaque partie à cette modalité d’accompagnement. Dans ce désir légitime de remplir sa consultation, en se sub-stituant par exemple à l’une des deux parties qui sollicite une médiation, sous prétexte qu’elle ne parle plus à l’autre partie, et en acceptant d’écrire à sa place, ou en œuvrant pour rendre la médiation systématique comme certains le souhaitent, ne se met-on pas dans une forme de transgression du principe d’abstinence qui, dans ce cas, précipite les personnes dans la satisfaction du désir du médiateur au détriment d’une démarche qui leur appartienne ?

Les conflits parents/enfants mineurs

S’il m’est arrivé, à plusieurs reprises, d’intervenir en qualité de médiateur familial dans des conflits intergénérationnels opposant des adultes consentants – notamment sur la question des biens –, la situation de conflits mettant face à face des parents et des enfants mineurs ne paraît pas relever d’une médiation familiale. En effet, le processus de médiation s’adresse à des personnes dont l’une des deux ne peut être sous l’autorité de l’autre. Or, dans la situation du mineur se confrontant à son parent, celui-ci, sauf cas exceptionnel, est titulaire de l’autorité parentale qui pourrait se trouver gravement fragilisée par un processus de médiation.

De même, dans ces situations, il semble important de rappeler que le législateur n’exige une médiation que lorsque l’accord des deux parties a été recueilli. Dans le cas d’un conflit opposant un mineur à son parent, le médiateur, en acceptant ce type de situation, ne risque-t-il pas de situer le mineur comme l’une des deux parties du conflit, avec toutes les conséquences que génère ce type de situations ? On se trouve d’ailleurs ici dans une situation que tous les médiateurs rencontrent, quand l’un des deux parents refuse d’assumer toute décision, arguant du fait que le problème ne vient pas de lui mais qu’il n’est que le porte-parole de son enfant. Le médiateur se voit alors contraint d’entendre l’enfant, ce qui met ce dernier dans une position impossible. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous refusons la présence de l’enfant, sauf en fin du processus de médiation afin, si les parties le demandent, de l’informer des décisions le concernant.

Ce type d’entretien médiatisé enfant mineur/parent relève beaucoup plus d’entretiens thérapeutiques familiauxayant pour but principal de soigner la relation familiale et non, comme c’est le cas du processus de médiation, d’accompagner la mise en œuvre de la séparation des parties. Si cette séparation s’avère nécessaire et notamment dans les cas de danger, elle est du ressort du juge des enfants et de ses services qui pourront accompagner cette situation sur le long terme, ce qui ne saurait être le cas dans un processus de médiation familiale.

Les situations de non-respect de la loi

Les situations de transgression de la loi ou de non-respect des décisions de justice rendent impossible la mise en place de la médiation familiale, car elles symbolisent la non-intégration ou le refus d’application de la loi, dans ce qu’elle a de structurant. De plus, il est essentiel que soit préalablement et explicitement signifié aux parties que la médiation n’est, en aucun cas, un lieu de non-droit. À ce titre, chacun, parent et médiateur, est soumis au respect de la loi ainsi qu’à celui du règlement intérieur du service de médiation. Si l’on prend l’exemple d’une situation très conflictuelle où le litige porte essentiellement sur la résidence des enfants, il faut distinguer d’une part, ce qui est du respect de l’accès de l’enfant à chacun de ses parents et, d’autre part, ce qui concerne les conditions de cet accès. De même, pour ce qui concerne le paiement de la pension alimentaire, il est là aussi nécessaire de différencier le principe de la participation financière des deux parents avec la répartition de cette somme.

Dans les deux exemples précédemment cités, l’accès de l’enfant à ses deux parents, comme la participation des deux parents aux besoins de l’enfant, font partie du domaine que Pierre Legendre [5][5] Travaux de Pierre Legendre, philosophe, historien du… nomme le « droit indisponible », et dont personne ne peut disposer. Le non-respect de ce droit exclut que ce type de litige fasse l’objet d’une médiation familiale et soit soumis au résultat de celle-ci. En revanche, les conditions d’accès, comme la répartition entre les parties des contributions financières aux besoins de l’enfant, peuvent tout à fait entrer dans le champ de la médiation familiale.

Il en est de même, bien évidemment, de la très grave transgression que constitue l’usage de la violence physique. Ici aussi, la gravité d’un tel délit et ce non-respect de l’autre qu’il représente, interdisent toute mise en place de médiation familiale sans qu’au préalable ce passage à l’acte n’ait été sanctionné par l’autorité publique, et qu’un véritable travail de restauration du respect de l’intégrité psychique de chacun n’ait été effectué.

Quelle que soit la qualité des professionnels, ou la compréhension clinique qui peut et, doit, dans d’autres lieux, être faite des causes de cette violence, la mise en place d’une médiation familiale civile en l’absence de ces deux préalables parasiterait toute prise de conscience suffisante de la gravité de l’acte posé. Au contraire, refuser de recevoir les parties dans de telles conditions signifie le refus par le médiateur de cautionner cette transgression ainsi que la nécessité de trouver une distance suffisamment bonne avec l’autre et donc d’intégrer la loi dans sa signification du respect de l’altérité.

La non-capacité de verbalisation

Comme on a pu le comprendre dans les éléments ci-dessus décrits, l’espace de médiation est un lieu où les émotions sont omniprésentes. Le rôle du médiateur est de mesurer la capacité de chacun à y être confronté et à pouvoir les verbaliser, notamment dans le contexte particulier que représente la mise en présence avec l’autre partie. Certaines personnes ne peuvent, au moment où intervient cette médiation, y faire face même si elles ont, devant le magistrat ou devant la demande pressante de l’autre, accepté d’y participer et n’ont d’autre moyen à leur disposition, pour se protéger, que de se réfugier dans un silence défensif. Dans ces conditions, il est de l’entière responsabilité du médiateur d’en décider l’arrêt et d’en proposer le report à un moment où les émotions auront laissé place à plus de disponibilité psychique.

Ceci peut également poser la question du contexte où intervient la médiation familiale, et il est très important d’interroger ici la tendance qui semble se dessiner de la proposer de plus en plus tôt dans la séparation. Cette forme d’inéquation entre démarche juridique ou physique et démarche psychique mérite la plus grande attention au risque, si elle est négligée, d’entraver ou de précipiter le processus de deuil, dont on a précédemment vu l’importance dans la perspective d’une future reconstruction.

Attitude et lien pervers

Enfin, l’autre circonstance où la médiation se révèle totalement contre-indi-quée est celle où l’on se trouve en présence d’un mécanisme de perversion, qu’il s’agisse d’un lien pervers entre conjoints, d’une défense perverse utilisée par l’un ou l’autre des protagonistes ou d’une structure de personnalité perverse. Dans ces cas, la scène de la médiation et le médiateur lui-même ont toutes les chances de devenir objets de perversion, avec toutes les conséquences que ce type de situation entraîne. Dans le contexte de fragilisation extrême que représente la séparation, il est manifestement nécessaire que tout soit mis en œuvre pour protéger chacun des risques de manipulation et de dangerosité que cette situation ne manquerait pas de susciter.

Pour limiter ce risque, les entretiens préalables à la médiation familiale elle-même, et notamment la phase d’élaboration, de mise en travail de la demande formulée de médiation, sont essentiels au même titre d’ailleurs qu’un véritable travail de repérage et de décodage des mécanismes d’identification et de projection, qui traversent le médiateur lui-même face à ces situations.

Il s’agit, sans aucun doute possible, d’une condition minimum pour tenter de repérer ce type de fonctionnement, pour s’en protéger et pour interrompre la démarche de médiation qui, si elle se poursuit, peut se révéler d’une redoutable dangerosité.

Conclusion

En conclusion, je voudrais insister sur la nécessité que les médiations familiales soient assurées par des professionnels conscients des limites de leur intervention et très vigilants à ne proposer leurs services qu’aux personnes capables d’avoir accès à un tel processus.

Ne peut-on être quelque peu inquiet devant la vulgarisation actuelle et la publicité faite autour de la fonction de médiateur, qui trouve sans doute une explication devant la peur et la diabolisation du conflit ?

Pourtant, le conflit a un sens et une fonction qui sont justement de permettre de vider le contentieux, et d’accéder à de nouvelles perspectives. Il est en effet très dangereux d’amener des personnes à conclure un accord, qui ne reposerait pas sur des bases suffisamment solides. Ceci risquerait, en les privant du recours aux différentes procédures possibles, d’empêcher ces personnes d’accéder au processus de deuil de leur couple, processus totalement nécessaire pour leur permettre de survivre à leur nouvelle réalité.

Il est également nécessaire d’insister sur la nécessité absolue que les médiateurs familiaux, quelle que soit leur formation initiale, puissent se donner les moyens de se protéger de leurs propres projections, au détriment de la distance fondamentale nécessaire à l’accompagnement de ces situations qui, de fait, de par leur charge affective, ne peuvent que toucher le parent, le mari, l’épouse et l’enfant qui est en chacun de nous.

De même, ces professionnels doivent être très soucieux de situer leur intervention dans les limites de la loi et du droit. Ceci sous-entend bien entendu que chacun garde sa place.

La médiation doit rester l’affaire des parties et notamment des adultes. En effet, l’enfant doit être protégé des enjeux de la médiation, même et surtout s’il est concerné par le contenu qui y est abordé. Si, au cours de la médiation ou au terme de celle-ci, il peut être ressenti le besoin de dire à l’enfant quelque chose de l’évolution de ce travail, ceci peut se faire en présence du médiateur et des parties. En aucun cas, l’enfant ne doit avoir le sentiment que sa parole peut avoir un effet sur le résultat de la médiation.

Le juge doit rester dans sa position de juge et ne doit surtout pas déléguer au médiateur sa fonction essentielle d’interprète de la loi. Il doit être et rester celui qui accepte ou refuse la convention, s’il considère qu’elle désavantage une des parties, même si les deux sont d’accord pour la présenter. S’il perd cette place, s’il cède au processus actuel de « déjudiciarisation » qui traverse actuellement le paysage du droit de la famille, il ne sera plus ce repère si essentiel de celui qui décide, qui ne laisse pas les gens faire des choix qu’ils sont incapables d’assumer, ou bien où l’un des deux, parce que plus faible, sera la victime de l’ascendant de l’autre.

Il en est de même, bien entendu, de l’avocat des parties qui doit rester à sa place de conseil et qui, à ce titre, doit être garant du contenu de la convention à laquelle parviennent les parties ; à cette place, il peut travailler dans l’intérêt des parents et dans celui de la famille. De même, dans le droit français, il est un rouage essentiel de la procédure en matière familiale et doit exiger des professionnels le respect des procédures en cours, et veiller à ce que toute transaction s’inscrive dans les limites qu’impose le respect du droit compétent.

Enfin, il faut qu’une vigilance et une extrême exigence déontologique soient apportées aux effets que ne manquera pas de générer la création du diplôme d’État de médiateur familial.

Quelles garanties seront données à ces nouveaux et nombreux professionnels, qui vont sortir de cette future filière de formation, de trouver une place et d’être employés à leur juste valeur ?

Quelles garanties également pourront avoir les bénéficiaires de leur service de se trouver face au bon interlocuteur ?

Comment cette nouvelle profession va-t-elle trouver sa place dans le contexte actuel de précarité du travail social et thérapeutique ?

Comment être assuré que la médiation familiale ne soit, en aucun cas, prise en otage dans le contexte des prises de positions partisanes générées par la réforme du droit de la famille, autour de la généralisation de la résidence alternée ?

Poser ces quelques questions aujourd’hui, tenter d’y répondre et continuer à s’en poser d’autres demain est le seul itinéraire possible, à mes yeux, pour que cette mesure, parmi d’autres, demeure un véritable accompagnement de qualité aux couples et aux familles, confrontées notamment à la souffrance psychique que génère la fin de leur vie commune.

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