Divorce: Quand le foyer initial est conservé et que les parents déménagent, c’est l’enfant qui garde la maison

Le nesting consiste pour les parents séparés à se relayer dans l’ancien foyer où leurs enfants restent vivre.

Pendant plusieurs mois, Séverine et Jean, la quarantaine tous les deux, ont pratiqué le nesting sans même connaître le terme. « Au moment de notre divorce, nous avons décidé de laisser Corentin, 12 ans, et Louise, 8 ans, vivre dans l’appartement familial et de nous relayer sur place une semaine sur deux. Cela nous semblait simplement plus pratique », raconte Séverine.

Encore peu connue en France, cette manière de gérer sa séparation a notamment été théorisée par la journaliste Beth Behrendt dans un article publié l’année dernière sur le site du New York Times. « Ce que je décris s’appelle le ‘nesting‘, écrit-elle. Cela repose sur l’idée que les enfants sont comme des oisillons dans un nid [nest en anglais] et que la mère et le père oiseaux font des allers-retours pour s’occuper d’eux. »

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Un principe de réalité

La décision de Séverine et Jean découle moins d’une réflexion aboutie que d’un principe de réalité simple. En plus des tracasseries administratives inhérentes à un divorce, ces Parisiens n’avaient ni le temps ni l’énergie de se confronter à un marché immobilier en flux tendu. Ils ont donc paré au plus pressé, choisissant pour eux-mêmes deux petits studios à distance raisonnable de leur ancien logement.

Elodie Cingal, psychologue et spécialiste du divorce, explique : « Le nesting est le plus souvent une pratique temporaire liée à des circonstances matérielles. En France, elle concerne dans sa très grande majorité les Parisiens. En effet, il est particulièrement compliqué de se reloger rapidement dans la capitale lorsque l’on se sépare. Parce qu’ils n’ont parfois pas le choix, certains parents préfèrent donc laisser les enfants à la maison, quitte à squatter chez des amis ou de la famille. »

« Pour vous, rien ne va changer »

En permettant aux enfants de continuer à vivre dans leur cadre habituel, le nesting aiderait aussi à faire la transition en douceur. « Corentin et Louise n’ont pas eu à changer d’école en cours d’année. Nous ne voulions pas non plus qu’ils renoncent à leurs amis, leurs activités, en un mot, leur mode de vie, reprend Séverine. Cela nous rassurait de savoir que les repères de nos enfants ne seraient pas totalement bouleversés. »

« Nous nous sommes assis tous ensemble pour annoncer notre divorce à nos enfants âgés de 12, 9 et 5 ans. Tout de suite après, nous les avons rassurés : ‘Mais pour vous, rien ne va changer' », résume Beth Behrendt dans son article.

« Un surinvestissement des murs »

Choisir le nesting permettrait de préserver ses enfants des moments difficiles, comme la peine du dimanche soir, quand il faut ranger ses affaires et passer d’un foyer à un autre. Mais leur éviter les allers-retours, est-ce vraiment leur épargner la douleur de la séparation de leurs parents ? Pas pour Elodie Cingal. La psychologue estime même qu’il s’agit d’un voeu pieux.

« Le concept du nesting ne date pas d’hier. Françoise Dolto en parlait déjà il y a quarante ans. Cette méthode se fonde sur une croyance : celle que la séparation peut se vivre plus en douceur, de manière moins radicale si l’on conserve la forme, le decorum de la vie de famille. »

Dans ce contexte, la maison acquiert un statut particulier. Elle devient le symbole de cette cellule que l’on cherche à préserver, envers et contre tout. « Il y a un surinvestissement des murs, estime Elodie Cingal. On se dit que l’on épargne ses enfants en les laissant continuer à vivre dans leur environnement. Mais symboliquement, cela ne change rien à la séparation elle-même. De mon point de vue, cela maintient les enfants dans une croyance erronée : celle que leur vie ne sera pas impactée par le divorce. »

« On devait constamment s’habituer à de nouvelles règles »

Pour les enfants de Séverine et Jean, le bilan est mitigé. Si les débuts du nesting ont permis à Corentin et à Louise de supporter plus facilement le divorce de leurs parents, le caractère frustrant et complexe de l’expérience s’est rapidement fait sentir.

« C’était bizarre de voir papa et maman séparément dans l’appartement, détaille Corentin. Cela me faisait remonter des souvenirs tristes du temps où on était tous ensemble. Et puis, ils n’avaient pas la même façon de faire : on devait constamment s’habituer à de nouvelles règles sur les horaires ou les repas par exemple. »

De quoi déstabiliser des enfants habitués à l’unité éducative prônée par le couple parental. Quand la séparation devient concrète, chacun reprend les rênes à sa manière. « Ce n’est pas le fait d’être dans les murs qui permet de maintenir un système éducationnel cohérent, abonde Elodie Cingal. Dans le cas du nesting, les parents font aussi alterner deux manières de vivre. Les enfants ne savent pas sur quel pied danser et tout le monde finit par être épuisé. »

« Accepter de mettre sa vie personnelle entre parenthèses »

Une fatigue tenace : c’est aussi le bilan que fait Jean de ses dix mois de nesting. « Cette manière de vivre suppose plusieurs pré-requis, lance-t-il. Il faut être très organisé, s’entendre à peu près bien avec son ex, ne pas avoir peur des trajets et, bien sûr, avoir les moyens d’avoir trois appartements », énumère-t-il.

Surtout, il faut accepter, pour le bonheur de ses enfants, de mettre sa vie personnelle entre parenthèses. Difficile en effet de refaire sa vie quand on vit une semaine sur deux dans le sillage de son ex et que l’on dort alternativement dans le même lit.

Évoluer dans l’intimité de son ex

Il arrive d’ailleurs que cette promiscuité imposée conduise à de nouvelles tensions. Séverine se souvient par exemple de son agacement face aux manquements de Jean. « À l’époque, nous étions en plein dans la procédure de divorce. C’était déjà dur pour moi, alors voir chaque semaine qu’il avait oublié de remplir le frigo ou que le linge des enfants s’empilait dans la panière, cela ajoutait à ma colère contre lui. »

« Il faut avoir à l’esprit une nuance : quand ils passent de l’appartement de leur parent à celui de l’autre, les enfants vont de leur chambre à leur chambre, rappelle Elodie Cingal. Avec le nesting, les parents, eux, évoluent en permanence dans l’intimité de leur ex. De quoi recréer un climat de conflit pour une chaussette qui traîne, une litière non changée ou les traces du passage d’un amant ou d’une maîtresse. »

« J’étais fatigué de cette situation »

Séverine et Jean n’ont pas eu a se confronter au nouveau partenaire de leur ex. Ils ont mis fin à l’expérience avant de s’autoriser à vivre une nouvelle histoire d’amour. « Cela aurait été impensable pour moi de m’imaginer dormir dans le même lit que mon ex et son nouveau conjoint. Je n’aurais jamais pu tourner la page », estime Jean.

Quand ils ont annoncé à leurs enfants leur décision de prendre deux appartements distincts, Corentin et Louise ont été soulagés. « J’étais fatigué de cette situation, confirme Corentin. Mes parents ont pris leurs appartements dans le quartier. Résultat, je peux continuer à être dans la même école, je vois toujours mes copains. Et puis, j’ai deux chambres que je peux décorer comme je veux. Même si je n’y croyais pas au début, en fait, c’est plus facile comme ça. »

Avec L’express

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