Féminicides conjugaux : au-delà du fait divers, un fait social

Selon une recension de «Libération», au moins 109 femmes ont été tuées par leur compagnon en 2017, souvent au moment de la séparation. Des meurtres qui touchent tous les âges et tous les milieux. En plus des victimes directes, il y a aussi toutes les autres : enfants, nouveaux conjoints…

Depuis un an, Libération recense chaque mois les femmes tuées par leur compagnon ou ex-compagnon. Pour l’année 2017, cette liste comporte 109 victimes. Mais ce chiffre seul ne veut rien dire.

En premier lieu parce qu’il risque de s’alourdir. Outre les cas qui ont pu nous échapper, par précaution, nous avons préféré ne pas intégrer les affaires pour lesquelles l’enquête n’était pas suffisamment avancée. Ainsi de la mort de Nafia, 59 ans, chanteuse. Son corps a été retrouvé démembré dans le Bois de Boulogne. Un musicien de 50 ans a été arrêté. Ils se connaissaient mais on ne dispose pas d’information supplémentaire. En septembre, en Guadeloupe, une femme de 50 ans est morte brûlée vive. Elle dormait avec son ami. Quand les secours sont arrivés, elle était encore vivante, elle leur a dit qu’il avait volontairement mis le feu au matelas. Mais l’homme plaide l’accident, un de ses mégots de cigarette aurait déclenché l’incendie. Le couple était très alcoolisé au moment des faits. La justice a remis en liberté l’homme en attendant les conclusions des techniciens.

Ce chiffre de 109 ne nous dit rien non plus des survivantes.

Prenons le mois de décembre. Le 11 décembre, dans l’Aube, une femme de 25 ans, enceinte de quatre mois, a été poignardée au visage, au thorax, dans le cou et au dos par son compagnon, 24 ans. Il est toujours en fuite. La jeune femme est dans un état stationnaire. Le 15 décembre, à Nancy, une mère déposait leurs deux enfants à son ex-conjoint, il l’a poignardée à deux reprises, au bras et à la nuque, avant de prendre la fuite. Le 16 décembre, dans l’Oise, un homme de 25 ans vient chercher par la force son ex-compagne, enceinte de lui. Il veut la ramener chez lui. En route, il arrête la voiture et la passe à tabac pendant une heure pour la faire avorter et la tuer. Il lui aurait dit «tu ne le garderas pas. Je vais le finir comme je vais te finir. Je vais t’assassiner». Elle a réussi à s’échapper. Le président du tribunal a déclaré «c’est un miracle que cet enfant ne soit pas mort». L’homme a été condamné à 18 mois de prison dont 6 fermes. Le 25 décembre, à Chevigny-Saint-Sauveur, un homme d’une trentaine d’années a poignardé au ventre son ex-conjointe de 29 ans et leur fille de 7 ans. Elles venaient chez lui pour l’ouverture des cadeaux de Noël. Il a ensuite tenté de se suicider. Elles sont dans un état critique mais elles sont vivantes

Enfants

109 ça n’évoque pas non plus les enfants. Il y a ceux qui ont été tués en même temps que leur mère – 13 qui apparaissent dans cette liste, mais rappelons que cela ne représente qu’une petite part des infanticides qui sont également souvent le fait des mères. Dans le cas spécifique des féminicides, il y a tous les enfants qui se retrouvent orphelins, ceux qui ont assisté au meurtre, ceux qui ont trouvé le corps de leur mère. 109, ça ne dit rien des ondes de choc qui entourent chacun de ces meurtres.

109 ça ne prend pas non plus en compte les autres victimes. Il y a les amants putatifs ou avérés, les nouveaux conjoints, et le reste de l’entourage. Marilyn, 44 ans, tenait une ferme et fabriquait des confitures. Elle a accueilli chez elle sa belle-fille, Clarisse qui venait de se séparer de son compagnon. L’homme a débarqué chez Marilyn et l’a tuée de trois coups de pistolet. Il s’est ensuite suicidé. Quelques jours auparavant, lors du déménagement de Clarisse, il avait déjà attaqué au hachoir un membre de la famille.

Plus médiatisé, en novembre, il y a eu le cas d’Arnaud, policier de 31 ans. Un soir, il retrouve son ancienne petite amie, Amélie, 25 ans, architecte, à proximité du domicile des parents de cette dernière, pour discuter de leur séparation. Ils se disputent, Arnaud sort son arme de service et tire sur Amélie qui est blessée au visage. Un passant, qui fêtait ce jour-là ses 44 ans avec son épouse et leurs trois enfants, était sorti acheter des cigarettes avant de souffler ses bougies. Il a voulu s’interposer. Arnaud l’a abattu. Il a fait de même avec un deuxième passant, 30 ans, qui venait de sortir de sa voiture. Il s’est ensuite rendu chez les parents d’Amélie et a tué Yannick, le père, blessé grièvement Annick, la mère ainsi que Clémence, la sœur. Il s’est suicidé d’une balle dans la tête. Interrogé sur cette affaire, le ministre de l’Intérieur a déclaré : «C’était quelqu’un qui allait se séparer de son épouse. Il ne l’a pas supporté. C’est quelqu’un qui, à un moment donné, déraille totalement. Comme il est armé, il peut tirer. C’est le drame de la police.» Il est très regrettable d’entendre un ministre parler de «drame», de déraillement (ce qui sous-entend une forme d’accident) et non d’homicides. D’autant que, malgré l’emploi de termes comme «drames», la presse fait de plus en plus d’efforts pour inscrire ces meurtres dans la perspective générale des violences faites aux femmes, notamment en rappelant les chiffres à l’échelle nationale. Le but est de sortir ces histoires de la case fait divers et de souligner la récurrence d’un fait social.

On ne tue pas par amour

109, ça ne veut rien dire. C’est juste un chiffre. Il faut lire leurs histoires, comprendre qu’elles portent le prénom de votre amie, de votre fille, de votre mère ou de votre grand-mère. Ces féminicides concernent tous les âges. Les victimes les plus jeunes en 2017 avaient 18 ans. Elles s’appelaient Nastasia, elle était groom stagiaire, elle a été poignardée en avril par son ex ; Laura, elle venait d’avoir son bac, son compagnon lui a tiré dessus ; Lou, son petit ami l’a égorgée en décembre. Tous les âges sont concernés et tous les milieux. Dans les prochaines semaines, en France, d’autres femmes vont être tuées. Ce sera peut-être la voisine, la serveuse du café où vous êtes allés la dernière fois, la prof de votre enfant, la grand-mère d’un ami. Probablement, elle aura décidé de quitter son compagnon. Le jour où elle va lui annoncer, il va la tuer. Ou alors quelques semaines plus tard, quand elle reviendra chercher des affaires.

Que fait-on pour éviter ça ? Il y a des mesures politiques évidentes. On donne les moyens qu’il faut aux associations, on forme police et gendarmerie parce que beaucoup de ces femmes avaient déjà signalé des violences conjugales, on multiplie les téléphones d’urgence, les relogements prioritaires des femmes en danger. Mais il y a également une vigilance à exercer par l’ensemble de la société. Conseiller à une femme de «le quitter», ce n’est pas suffisant parce que le moment où elles décident de partir, c’est celui où elles mettent le plus en danger leur vie. Dans les cas où l’on soupçonne un risque, il ne faudrait pas qu’elles se retrouvent seules avec leur compagnon ni quand elles lui annoncent la séparation, ni dans les semaines/mois qui suivent. Et cette vigilance fonctionne également dans l’autre sens, elle devrait concerner l’entourage d’un homme dont le comportement devient inquiétant. La responsabilité de la collectivité, c’est aussi celle des voisins, des collègues, des amis, de nous tous qui avons tendance à nous cacher derrière la gêne à l’idée de s’immiscer dans la «vie privée» des autres.

Enfin, il est temps de changer notre vision de l’amour fou qui mènerait au drame passionnel. On ne tue pas par amour. Ces hommes tuent pour que celle qu’ils considèrent comme «leur femme» ne leur échappe plus jamais. Or la possession, ce n’est pas de l’amour. C’est de la domination.

Source :  Libération 

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