Comment trouver sa place de père lors de la naissance de son enfant

Les gestes que le papa va exécuter lors de l’accouchement puis dans les premiers moments de vie de son enfant peuvent l’aider à créer un lien avec le nouveau-né, et ainsi à réaliser pleinement son rôle de père. Explications.

« J’ai toujours eu à coeur d’avoir une relation forte avec ma fille, que ce soit au début de sa vie comme pour la suite », indique Guillaume B, 30 ans, papa d’Anaïs, 7 mois. Il n’est pas le seul, remarque Carl Lacharité. Ce professeur en psychologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheur au Centre d’études interdisciplinaires sur le développement de l’enfant et la famille a en effet identifié un « besoin des pères de créer un lien précoce avec leur bébé ».

Mais cet instinct paternel n’est ni automatique ni instantané. Clément, 30 ans, papa d’Eva, 3 ans et demi, explique « avoir eu beaucoup de mal à [s]’attacher à [sa] petite au début. » Idem pour Pascal, 41 ans, père de Lukas, 2 ans: « J’ai appris à aimer mon fils jour après jour. Au début, c’était comme un ‘étranger’ à la maison. »

« Une relation qui se construit plus lentement »

Logique. « On est dans l’intériorisation, poursuit Guillaume. On peut parler au bébé à travers le ventre mais on n’a pas le même contact avec lui que la mère. » C’est ce qui fait dire à Greg, 43 ans, papa de Laszlo, 2 mois, que « pour un père, ça prend plus de temps »: « C’est une relation qui se construit plus lentement qu’entre mon fils et sa mère. »

En effet, explicite Carl Lacharité « pour la femme, le lien avec l’enfant commence par le corporel, elle intègre l’expérience dans son corps, tandis que pour l’homme cela commence par l’intellectuel, des représentations mentales ».

Même si « la naissance n’est pas le moment zéro de l’apparition du lien entre le père et l’enfant », précise le chercheur, elle n’en reste pas moins « un moment crucial ». Qui plus est parce qu’il y a aujourd’hui « une invitation des pères à participer à l’accouchement ».

 « On se sent perdu, limite inutile »

Or, « c’est une expérience très intense pour les pères sur le plan émotionnel, relationnel et cognitif », souligne Carl Lacharité. Le souci, ajoute-t-il, c’est que « la reconnaissance de cette intensité de l’expérience paternelle n’est pas toujours au rendez-vous ».

En atteste Rémy, 31 ans, père de Mathéo, bientôt 3 ans et demi, et de Noé, presque 3 mois: « On se sent perdu, limite inutile. Tout le monde gravite autour du bébé et de la femme qui vient d’accoucher. » Carl Lacharité se souvient aussi d’un père qui lui avait confié que lorsqu’on lui avait mis son bébé dans les bras il avait eu l’impression de porter « une bombe à retardement qui allait exploser à tout moment ».

Se sentir utile lors de la naissance
Pour éviter cette désagréable sensation, qui fait obstacle à la construction d’un lien privilégié avec leur enfant, les pères ont alors besoin de se sentir non seulement utiles mais aussi compétents lors de la naissance. Pour les aider à se sentir acteurs et proches de leur enfant, le personnel médical leur propose souvent de couper le cordon ombilical.

Mais ce geste peut rebuter certains pères. Et tous n’y trouvent pas du sens. Guillaume P, 31 ans, papa de Melvil, 3 mois, en parle bien: « C’est un rôle artificiel qu’on nous propose, un peu comme le maire qui inaugure une salle de sport en coupant un ruban. À cet instant-là, je voulais juste regarder ma compagne et mon fils. »

« Je n’ai pas compris pourquoi on donnait à ce geste tant d’importance »

Carl Lacharité a recueilli nombre de témoignages similaires au cours de ses recherches. « Pour les papas habitués à passer à l’action, couper le cordon est un geste fort. Cela peut les aider à se sentir utiles. Mais certains pères vont considérer que c’est un geste extrêmement violent qu’on leur demande de faire pour des raisons nébuleuses, pas même pour le bien-être de leur conjointe ni celui de l’enfant. »

Surtout, l’émotion n’est pas toujours au rendez-vous, comme en témoigne Thibault, 30 ans, père de cinq enfants. « Pour Maëva, on ne m’a même pas proposé de couper le cordon , j’étais vraiment déçu. Pour Ilena, j’ai demandé. Mais, quand j’ai coupé, je n’ai pas compris pourquoi on donnait à ce geste tant d’importance. Ça ne m’a pas fait me sentir plus proche de ma fille. »

Selon Carl Lacharité, c’est probablement parce que cela revient à « donner un rôle instrumental » au père. Alors qu’ils « ont aussi besoin de disposer d’espace et de temps pour exprimer leurs attentes et leurs aspirations ».

 « D’instinct, je me suis mis en position de protecteur »

Le peau à peau, c’est-à-dire le fait de poser le nouveau-né sur le torse nu de son père quelques instants après la naissance, semble incarner davantage cette rencontre émotionnelle. Si tant est qu’on laisse du temps à cette rencontre et qu’elle ne fait pas simplement partie d’un protocole établi. « J’étais super fier de faire le peau à peau, mais ce n’est pas là que j’ai créé le lien avec ma petite, relève Clément. Les choses vont tellement vite. Comme il avait fallu faire une césarienne d’urgence, Eva est retournée en couveuse juste après. »

Reste que, souvent, ce contact aide les pères à percevoir leurs capacités parentales. « C’était naturel, il n’y avait rien à forcer dans les gestes. Ça m’a aidé à prendre confiance dans le fait de la manipuler », se souvient Guillaume B. Idem pour Greg: « Laszlo s’est blotti contre moi. D’instinct, je me suis mis en position de protecteur. C’est là que le lien s’est noué. » Pareil pour Guillaume P: « C’était un moment assez génial. Melvil n’arrêtait pas de pleurer et une sage-femme m’a conseillé de mettre mon petit doigt dans sa bouche: ça l’a apaisé. »

 « Instaurer qu’il n’y avait pas que sa maman »

« C’est comme si le ‘devenir père’ n’était plus seulement un processus psychique mais qu’il fallait passer par la corporalité pour qu’il y ait une réalité des émotions », analyse la sage-femme et docteure en sociologie Maï Le Dû. C’est comme ça que l’a vécu Guillaume B. « Prendre ma fille dans les bras était super émouvant mais, avec le peau à peau, la magie opère. Je sentais sa chaleur. Ça m’a permis d’intégrer ce petit être qui venait de naître. On réalise qu’on a donné la vie. » Idem de Greg, qui évoque une « fusion » avec son fils lors de l’heure et demie de peau à peau.

Sans compter que cette pratique permet d’introduire en douceur une tierce personne dans la relation mère-enfant. « Ça m’a permis de trouver une place en tant que père, appuie Guillaume B. La maman, qui a eu pendant neuf mois un statut exclusif avec l’enfant, doit accepter qu’ils sont deux et non plus un; puis, de deux, on passe à trois. Cette relation triangulaire peut être compliquée. Avoir ce moment-là du peau à peau a permis d’instaurer qu’il n’y avait pas que sa maman. »

« Il y a mille autres façons de créer de l’attachement »

Et ce contact ne se limite pas à la naissance. Guillaume P fait du peau à peau avant chaque bain de Melvil. Mais, détaille-t-il, « il y a mille autres façons de créer de l’attachement: chaque parent a la sienne ». Lui trouve que « le biberon aide beaucoup aussi ». « Je ne voulais pas être le genre de papa qui n’a pas d’autonomie, je voulais être capable de m’occuper seul du bébé. En le nourrissant soi-même, on peut assurer son rôle de père. » Le congé paternité a aussi joué un rôle non négligeable: « J’avais prévu de prendre dix jours de congé paternité mais finalement j’ai pris presque un mois. J’avais envie que mon fils perçoive qu’il peut compter sur nous deux. »

À chaque père donc de trouver le moment ou le geste tendre qui lui permet de se réaliser. Pour Thibault, c’était « le rituel » de présenter chaque pièce de la maison au retour de la maternité au bébé et de le « familiariser avec les lieux », du moins pour ses premiers enfants. Les deux derniers sont nés à domicile: « C’est vraiment plus intimiste. Je n’ai pas créé de lien plus fort avec Toan ni Thiméo, mais l’attachement était plus précoce. On est plus souvent avec l’enfant, on peut plus facilement tisser des liens, alors qu’à l’hôpital les infirmières les prennent pour faire des soins. »

Pour Pascal et son fils Lukas, c’était le bain. « Étant adepte de plongée, je tenais absolument à lui donner son bain. Je lui disais que, dès qu’il serait en âge, nous irions dans les eaux chaudes du globe au milieu des poissons papillons, des poissons clown ou des requins et raies manta. Chaque bain était l’occasion de raconter une plongée que j’avais vécue et se faire des films sur une que nous ferions tous les deux. Je crois que je n’ai raté que quatre bains sur les trois premiers mois de sa vie. » Comme quoi, même un bain peut faire naître un papa.

Source

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*